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23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 09:55

 

 

 

 

Sages comme des images, nos aménageuses

 

 

 

Sans rêve et sans réalité

Aux images nous (nous) sommes condamnées

 

 

 

C’est l’année des bonnes volontés (celle des treize lunes a été soigneusement enterrée dans l’oubli) ; après l’appétissant appel de Preciado à une « démocratie totale » (invocation qui me fait dresser les cheveux sur la tête !), voilà qu’une autre de nos vicaires générales, la peu évitable Dorlin, cause dans l’Huma de l’urgence qu’il y a (mais qu’est-ce qui n’est urgence à cette heure ?) à révolutionner la société. Ni moins ni plus, ni surtout autre. Voilà la tâche, le moulin productif auquel nous devons nous attacher le licol.

 

On comprend que la société, le social, ici, n’est pas en cause, ne peut pas l’être. C’est plus qu’un donné, c’est un révélé ; comme le genre, le sexe, la justice, l’équivalence et les casseroles émaillées. Le mode de pensée objectiviste, catéchétique, cécomça, où se rassemblent depuis quelques temps toutes les positions intégrationnistes, réaques ou progrotes, entend mettre tout choix et toute décision au rancart ; en quoi il est un naturalisme renforcé, et surtout une expression radicale de la résignation : on ne peut défendre ou tenter que ce que nous croyons déjà être. Et nous avons peur de lancer des réponses, des contredits, qui ne nous semblent pas fondés sur une archè indiscutée. Religion, politique, science, nous tenons à toujours nous tirer, justificativement, des poches ventrales d’une des poupées kangourous de cette suite historique, sans parler de celle que nous allons sans doute nous dresser après, et qui nous rendra le monde encore plus total, calculable et fermé. Car c’est là leur principe.

Il n’y a rien au-delà ni en deça de ce social révélé, et encore moins à côté ni au loin, sinon la barbarie – que celle-ci ait plutôt l’air de lui être amoureusement conjointe n’est qu’un énième mauvais moment à passer. Nous socialiserons plus que jamais, au contraire. Plus ça rate, plus ça doit marcher, s’pas ?

Quant à révolutionner, son suffixe clapotant renseigne. Il n’est pas non plus question d’un renversement, d’une évasion, d’une révolution quoi. On ‘tionne, comme on solutionne. Tout se passe dans la grande gamelle. Gare à laisser s’échapper des grumeaux.

Révolutionner est à un changement radical ce que « s’en sortir », locution coutumière de la résignation à Hobbeslande, est à « en sortir », et même à sortir tout court. Toute l’affaire étant dans l’effort (et l’audace) de détermination, ou pas, de ce qu’est le en, et de ce que nous sommes à ce en. Non moindre audace à réfléchir sur le sujet – qui.

Mais non – on plaisantait – « comment s’en sortir », c’est tout bêtement comment s’adapter aux nécessités, ces nécessités incontestables, immobiles, naturelles, une fois de plus, répétitivement.

Coimment, au contraire, résolument rester dedans, dans ce monde, dans ses formes et dans son sujet. Comment rendre perpétuellement attractive la playroom, et chauler adroitement ses cimetières annexes. Comment discréditer toute idée d’y échapper. Comment tresser ensemble tous les matelas, toutes les paillasses anciennes et modernes, revalorisées, rejustifiées, n’en oublier aucune, pour être sûres de ne jamais risquer de passer au travers.

 

Un antique et suspect barbu avait fait la remarque prémonitoire que le capitalisme pourrait tenir jusques à extinction des feux, et de nous-mêmes, à condition de bouleverser sans répit son fonctionnement. C’est ça révolutionnier ; révolure, que les conditions soient toujours innovantes, créatrices et abolissantes, pour y trouver un regain de valeur et d’appétit ; mais ‘tionner, parce qu’il n’est pas question de renverser les paradigmes fondamentaux, bien au contraire : toujours plus d’intensité, d’identité, de besoin, de désir, de transparence, de dépendance, de justice, de calcul, de pouvoir, de société quoi. Nous sommes sur le chemin de l’avenir radieux, ça ne fait pas de doute.

 

Foucault et ses épigones, les « nouveaux philosophes », Tatcher même nous l’ont bien dit et martelé : « TINA ! ». Il n’y a pas d’en dehors et il ne doit pas y en avoir. D’ailleurs, à toutes fins utiles et safetytaires, nous avons abondamment disposé autour de nous des capteurs, afin de dénoncer les  marches plus ou moins furtives de celles qui prétendent tout de même s’éloigner, en laissant vaticiner vicaires et croyantes ; c’est qu’on ne sait pas ce qu’il pourrait en advenir ! La déesse sait ce qu’elles pourraient nous ramener d’imprévu ! Et même si elles ne reviennent pas : tout le monde doit rester là, participer, sans quoi nous serions de fait mises en question et il n’en est pas - question. Notre devise, c’est « Que personne ne sorte ! ». Nos vicaires, sous-vicaires, que dis-je, nous-mêmes, qui sommes l’ecclesia, faisons notre rentrée, pour bien montrer le chemin, que personne n’aille vagabonder. Et aussi rassurer les peuples (et les mecs) : mais non on ne va pas bousiller votre monde, on est responsables, nous, pas des cinglées à la Solanas. D’ailleurs on n’oserait pas imaginer s’en passer, et ne plus persévérer dans l’existence qui en sourd. On part du même présupposé, avec les mêmes limites : améliorer indéfiniment l’ordinaire, poser d'indignés pansements sur les conséquences des causes que nous continuerons à cultiver. 

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On bouge même tellement pas, occupées à redistribuer les éléments et les identités, que du fond du couloir géant où nous nous sommes séquestrées glissent vers nous, scène de film d’horreur, nozamies « retour aux fondamentaux » et autres institutionnalistes étatistes à trique républicaine, suivies de près par les réaques naturalistes, les réappropriatrices de toutes les vieilles daubes, les dipécolotes et des que je n’ose pas imaginer. N’ayant pas voulu quitter ce qui demeure « fondamental », nous en serons vraisemblablement avalées. Quand on ne veut pas quitter le terrain de l’incontesté, c’est toujours le plus fondamental qui bouffe les autres à la fin. Gloups. Avis à la nourriture.

 

Le féminisme auquel se sont résignées raisonnablement toutes ces gentes, on l’a bien compris, ne sera pas (lui non plus) révolutionnaire, ni critique, encore moins dissolvant ; prendra avec pragmatisme sa part spécifique à la redistribution du même en portions paires, ne se saisira de rien à la racine – haram ! – et haram surtout celles qui prendront ce genre de position, tiendront ce pari : ni crédibles, ni rentables. Ne fera pas péter les structures et les formes sociales qui d’ailleurs paraît-il n’en sont pas vraiment, ou bien en sont mais on n’y peut rien, à part les performer subversivement, les faire jouer avec nous, cache cache de la domination autogérée : je ne suis pas celle que vous croyez ! Bah, quoi d’étonnant, dans un cul de sac historique où on en est à ce que les libertaires promeuvent l’amélioration du politique et la profusion juridique ? Ce à quoi sera cantonné ce féminisme en sera effectivement révolutionné. Émulsifié. Intersectionné. Chloré. Battu en neige et mis au frigo. –é. Passif, quoi : seules les nécessités qui pendouillent sur nos têtes et en lesquelles nous devons être traduites, réduites pour exister, ont droit à l’activité et à chapeauter l’initiative, à déterminer les cadres et les buts que les pragmatiques responsables s’autorisent à s’assigner.

 

Nous fûmes des camarades et nous savons pertinemment que nous ne sommes pas des imbéciles. Nous avons choisi, et en connaissance de cause ; nous savons ce que nous avons voulu ; il y a celles qui travestissent la résignation en enthousiasme et veulent perfectionner, perpétuer et totaliser le monde du besoin et de la dépendance, il y a celles qui veulent rompre avec ces nécessités proclamées, et peut-être avec l’abstraction réelle « monde ». Si ça se trouve il y en a encore d’autres, ici et là. Il est temps en tous cas d’en finir avec les solutions de continuité, les mascarades de la convergence et de la solidarité, derrière la showroom desquelles on massacre gentiment les non-consentantes. Nous sommes adversaires, nous ne nous mettrons plus à la disposition de vos pattes baladeuses, récupératrices et gluantes. Enfin n’attendez plus la moindre mansuétude de notre part. Ce que vous voulez ménager, d’autres entendent le déménager.

 

 

 

 

PS : quelques jours après, je lisais un autre article sur les radieuses perspectives qu’un énarque quelconque assigne à la nation, comme c’est la coutume depuis la renaissance résistancialiste des années 50. Et je n’ai pas été autrement surprise d’y trouver le même langage (jusqu’aux mots magiques les plus actuels, genre « s’approprier »), le même tropisme vers un mieux enchéri de l’identique, finalement les mêmes rêves sociaux. Tout le monde court après, s’excite sur le même cadavre de lièvre, monté sur rail. Et les moyens invoqués sont finalement toujours identiques, surenchérissants : valeur, travail, droit, sursocialité quoi. Les moyens sont significatifs des fins. Encore une fois, concurrence et opposition sont confondues, interverties même, et la racine de ce monde a encore de beaux jours devant elle. Nous, c’est une autre affaire.

 

 


 

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19 août 2013 1 19 /08 /août /2013 08:02

 

 

 

 

« L’infortune ne tombe pas du ciel ; elle est le fruit de la bêtise.

Lorsque la raison s’obscurcit, le malheur se noue »

 

Hsi K’ang

 

 

 

La stupidité, tout autant que la résignation et la roublardise, participe de la complicité envers l’ordre des choses.

 

 

(Hé - autant pour moi que pour bien d'autres ; on n'a jamais fini d'apprendre à ne pas consentir ! Encore faut-il commencer - et nous sommes rarement précoces en la matière, hélas.)

 

 


 

 

 


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14 août 2013 3 14 /08 /août /2013 08:58

 

 

 

 

Quand je vois un néo-mec, comme il en traîne désormais partout, un bien raide, avec famille assortie (femme nez baissé, garçon kaki, fille rose), dégagé sur les oneilles, s’exprimant par aboiements, pas lopette pour un sou, brutal, autoritaire, ridicule, je me dis illico « B… d…, comme on dirait Valls ! ».

 

 


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7 août 2013 3 07 /08 /août /2013 10:44

 

 

Ainsi que je le faisais déjà remarquer l’an dernier, nous ne faisons que goûter les premières goulées du supplément d’adhésion aux formes hétéra que nous avons, joyeusement, massivement apporté à la société patriarcale, laquelle entend bien nous le rendre. Nous découvrons notamment à quel point les formes du mariage, de la transmission, de l’hérédité supposée, etc. sont et ne sont, historiquement, que des formes légales, liées à l'appropriation des biens, certes, mais aussi des gentes… On avait déjà eu les premiers procès entre nanas séparées pour l'accès à l’alien. Voilà la suite immédiate, les donneurs de sperme qui reviennent, avec le reste de m-hétérolande, par la fenêtre. Un jugement vient ainsi de donner droits à une de ces éponges ambulantes, qui s’est avisé de reconnaître, comme on dit, lardounet, après coup. Les mères sont bien emmerdées.

 

Bien entendu, preum's t’as déjà envie de passer le bonhomme à la machine à jambon, en commençant par les pieds. Ce serait pas un mal. Mais, mais, tout de même, hé, qui a aussi créé ou plutôt a reproduit, à tous les sens du terme, la situation familiale qui est indécrottablement indexée sur les formes patriarcales, quel que soit le personnel qui les incarne ? On veut continuer le même monde, en pensant en éviter les côtés nuisibles. Ben non ? Ça marche pas. Soit on en change soit on l’avale. Actuellement on l’avale, l’entonnoir bien profond dans le gosier, pour pas dire qu’on l’a ailleurs.

 

Bien sûr, on pourra réclamer encore d’autres lois, et tout ce qu’on voudra. Ça ne nous mènera qu’à être toujours plus dans la dépendance de l’état et du social, ce qui n’est pas peu dire. Et par ailleurs, je crois qu’on se fait des illusions si on croit que la dite loi va enfin se montrer émancipatrice, rompre avec les filiations dites « biologiques », et avec les logiques d’appropriation qui vont avec. Son fondement, celui de la civilisation que nous pensions bien légèrement récupérer sans nous interroger à son sujet, est précisément dans ces logiques. Avec le social, avec la famille, avec l’engendrement comme valeur, avec la propriété, il y aura toujours pépé derrière, ou à un tournant. Et par ailleurs on se comportera les unes vis-à-vis des autres comme les sagouines impitoyables et néanmoins tristement dépendantes que suppose ce système.

L’amour, comme le droit, c’est l’appropriation systématique. Les mecs sont des forcenés de la chose – les meurtres familiaux à répétition en témoignent. Mais reprendre les mêmes formes nous mènera aux mêmes conséquences : projection de sa vie dans autrui, prise de possession, dépendance, étripages juridiques ou effectifs. C’est déjà en train de prendre – stoooop !

 

Si il peut advenir qu’il n’y ait un jour enfin plus d’hommes, plus de personnes qui incarnent la masculinité, donc entre autres catas plus de ces affreux couples hétéro, menottés, vissés, hagards, il y a des chances que nous – enfin celles qui viendront alors, je me fais pas d’illusions sur la proximité de l’échéance ni même hélas sur sa certitude - découvrions subitement que nous n’avions aucune envie de ressembler à ça, de nous comporter de cette manière, de coupler et de familier. Mais si on le découvrait avant, ça ne serait pas mal non plus.

 

Le féminisme sera révolutionnaire, voire solanassien, ou bien il aura toutes les chances de finir dans l’impasse d’un tribunal aux affaire familiales. Sans parler de quelques autres, déjà surpeuplées.

 

Mais, mais, la vie est courte, et surtout unique. Bref, sans attendre ces possibles jours, il y a des tas de choses que nous pouvons dès à présent ne pas faire, ne pas engendrer ni élever de suçoirs sur pattes qui nous mépriseront plus tard, ne pas se coller de conjointes qui nous traîneront devant une justice et un droit dont nous nous rendrons compte alors que les principes n’ont rien à voir avec la vie humaine, ne pas donner de place chez nous aux masculinités, aux reproductions, aux dévotions, si séduisantes ou prétendument subversives soient-elles… Et nous poser quand même la question de ce réinvestissement général sur les mômes qui sent la misère à plein nez, la disparition des appâts sociaux du welfare et notre peu d’habitude à vivre sans, c'est-à-dire encore une fois pour nous.

 

Mais bon, dans une charmante époque où les éconos du cul durable sans attraper de boutons vont taguer des anti-avortements en spécifiant bien que ce n’est pas à cause de ça, ni de leur positions familistes, que nous avons massivement fait nôtres depuis quelques temps ; ou qu’une qui se pense « radicale » nous explique que le vagin « n’est pas un organe sexuel », mais un organe « de reproduction » (ben ouais, c’est bath la reproduction, ce secteur assigné aux nanas, vous savez… et la nature, qui est comme vous le savez féminine, est bien faite) – finalisme darwinien, hétéronorme et naturalisation crasses, quand vous nous tenez la belle jambe, àla rescousse du refus absolu de toute critique de la sexualité en tant que telle, qu'injonction sociale dont on pourrait, horreur, découvrir qu’elle a quelque chose à voir avec le patriarcat, et qu’il n’y a pas plus de sexualité émancipée que d’économie non exploiteuse (mais arrivées là, on tombe sur nvb qui nous rétorque que ce serait la fin du contrat social et qu’il n’en est pas question) – bref dans une telle époque, c’est sûr qu’en fait je rêve, qu’on en est loin, et qu’au contraire nous travaillons assidûment à ne pas nous défaire de ce qui nous détruit. C'est qu'il faut conserver sexualité, amour, famille, dépendance, à quel prix que ce soit ! Des fois, quand ça nous retombe sur la gueule, ce que ça fait quotidiennement bien sûr, j’ai envie de dire zut – bien fait pour nous ! Non seulement nous avons ouvert toutes grandes les fenêtres de ce qui reste de nos vies pour y faire rentrer tous les éléments du patriarcat, mais encore nous leur faisons petit petit quand ils hésitent. Fort bien. Quand ils seront rentrés, c’est nous qu’ils jetteront par la même fenêtre de normalisation et de peur de la critique envers les évidences de ce monde. Il se peut que ç’ait été notre dernière chance avant la barbarie totale et l’extermination. Et on y passera les premières, non seulement faute de n’avoir su ni voulu refuser à la racine, mais encore d’avoir multiplié les consentements, les adhésions, les surenchères, en pensant bien naïvement, sans imagination et un peu roublardement que nous pourrions en profiter. Pourtant, profiter de cette misère sociale, gluante, dépendante, pénurique, faut vraiment pas être dégoûtées. C’est peut être ça, nous en avons tellement avalé, et bénévoles, confirmatives, hélas, que nous en avons perdu le goût. Et le jugement.

 

 

Ça se trouve et retrouve. Mais il faut le choisir. Et nous n’avons pas l’air d’en prendre le chemin.

 

Rezut !

 


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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 10:11

 

 

 

Trouvé il y a quelques temps dans un bêtisier, lui-même pas fort malin, intégratif et normatif, cette affirmation vivement contestée, tenue même par son autrice pour incongrue : « Les personnes transgenre sont des anarchistes avec des idées folles ».

 

Ça m’a au passage rappelé l’aventure de l’Unique et sa propriété, livre aux idées tellement folles qu’il avait passé la censure pourtant bien étroite du royaume de Prusse au motif que les vues exposées étaient si extravagantes qu’elle ne pouvaient pas représenter un danger (anti) social ni politique.

 

Et ça me fait bien entendu soupirer, dans mon désert : si seulement ! Si seulement nous étions, avions été, devions enfin nous montrer, résolument, une bande de monstres à pieds de biche ! Contre le pouvoir. Contre ses aménagements et sa redistribution infinie. Avec des idées folles. Mais voilà, nous nous appliquons bien à ne surtout pas l’être. Nous formons au contraire un étalage d’associatives, sanitaires, juridiques et safetytaires, avec une visée morne : faire durer le triste état de choses auquel nous tentons de participer à boitillon, concurremment aux autres, et où nous entendons obtenir quelques strapontins, un statut, une part de gamelle. Voilà ce que recouvrent inclusivisme et transféminisme à cette heure. Capitulation générale des personnes qui auraient pu faire vivre un mouvement t’ effervescent, reddition aux nécessités sociales que nous ne saurions plus contester. On l’a mauvaise, les indigérables. D’autant que ce ralliement à la normalité ne nous sauvera évidemment pas – pasque c’est pour ça aussi que nous sommes sages : nous rendre inoffensives, utiles, valorisables, acceptables voire désirables pour biolande, afin qu’on nous épargne, et éventuellement que nous puissions en rabioter en peu - ce qui a toujours, comme on le sait, vachement marché comme calcul pour les parias et autres surnuméraires…

 

Vous voudriez bien croire que légalisées, reconnues, enregistrées, rabotées, médicalisées à souhait, la voix adoucie, la patte blanchie, comme dans La Fontaine, les papelards avec un beau f dans le sac à main, la loi anti-discriminations en auréole sur la tronche c’est fini, on est vraies, on sera plus traitées de travelos et de pélos dans le tram, plus tabassées par des bandes de mecs, plus méprisées et bananées par les nanas bio et les m-t’s. Eh bien je vous dis zébi, on le sera, et on le sera autant qu’on essaiera de faire semblant, qu’on se soumettra à la biotitude comme étalon, qu’on avancera le museau enfariné, qu’on trouvera toujours que l’autre, oulà, elle détonne, elle joue pas le jeu, on va se faire repère. Mais on est repère, et on le restera, une de nos doyennes l’a bien écrit : ça ressortira toujours, comme tous les stigmates. Tôt ou tard. Plus tôt que tard. Et je vais vous dire, autant de fois on aura fait comme si, autant de fois on aura fermé sa gueule pasque tout d’même, autant de fois on aura largué la copine excessive, autant de fois on aura fait guili-guili aux vraies, autant de fois on aura bien mérité ce qui nous arrive et arrivera. On ne change jamais, jamais un monde en usant de ses structures ; la fin est dans les moyens, déjà contenue. Ce monde ci n’est pas nôtre. Tant mieux, d’ailleurs, vu son état. Inutile d’essayer de se l’approprier.

 

Qu’on le veuille ou pas, on est des monstres, des caricatures de la caricature bio et genrée qui court elle-même les rues, et c’est très bien ainsi ; je dirais même, si c’est pas ça qu’on veut ben vaut mieux pas transitionner, surtout vers f. Par cela même nous renversons la vapeur, le circuit de valorisation des formes sociales. On pourrait même faire péter la chaudière, en s’asseyant à suffisamment sur la soupape de sécurité. Mais si nous n’en tirons pas activement les conséquences, elles seront tirées pour nous, contre nous. On appelle ça, déjà, chez nozamies, qui commencent à piger les implications de la chose, beaucoup plus incisives qu’on y croyait, le retour aux fondamentaux. On va en bouffer du fondamental.

 

On n’a pas signé pour être aimées, appréciées, reconnues – il y a maldonne, et cette maldonne se manifeste tous les jours, impitoyable et conséquente, malgré nos gémissements. On n’a pas signé pour la gentille place sociale à respectlande. On a signé pour y fiche en l’air – ou nous faire fiche en l’air. Je pense que, par notre impayable docilité, notre bonne volonté qui nous désarme, nous avons choisi la seconde issue. Et que c’est par manque d’audace, comme bien d’autres, que nous aurons été une anecdote, une bulle spéculative de l’histoire. Nous l’aurons bien cherché.

 

On me l’a fait remarquer de source autorisée, je n’aime pas les miennes ; ben non, j’assume : je n’aime pas « ma communauté » - elle l’est et j’en suis - que ce soit en ses gérantes ou en ses consommactrices, qui se ressemblent autant qu’elles s’assemblent, et communient dans le même espoir baveux de se faire reconnaître par ce qui nous détruit et que nous devrions bazarder autant que fuir, au lieu de nous y coller comme des mouches sur des serpentins à glu, et de mourir, souvent, pareil. Elles se montrent en cela aussi stupides que celles qui nous haïssent. Toutes veulent in fine les mêmes choses. C’est ce manque d’audace qui nous rend bêtes, les unes et les autres, et qui nourrit a contrario ressentiment autant que compromission. Je n’ai pas la moindre bienveillance pour ce de quoi nous voulons participer, pour ce que nous ne croyons pas ne pas pouvoir désirer, ce qui nous bouffe et tue, comme il le fait de toutes, et accessoirement nous rend ridicules. Comment aimer ça sans nous mépriser nous-mêmes ? Je ne nous aime pas, en l’état, parce que je refuse de nous mépriser. Chérir c’est aussi exiger, ne pas laisser passer ce qui se liquéfie. Et en outre je suis sûre qu’à ramper, à psalmodier, on l’aura dans le baba, radicalement, létalement. Je ne nous aime pas, là, parce que je voudrais que nous vivions ! Moi la première, d’ailleurs, je ne me tolère pas, et je veux autre gente, dans autre monde, ou même dans pas de monde du tout. Je ne nous aime pas quand nous en sommes à réclamer l’intégration à la structure d’un monde de domination et d’évaluation, un monde qui d’ailleurs ne peut vivre que sur une élimination de plus en plus accélérée d’une grande partie des identités qui entendent le composer. Bref je ne nous aime pas quand nous nous efforçons d’incarner ce qui nous enferme, nous étrangle, et continuera à bousiller la plus grande part d’entre nous, sans parler d’autrui ; après nous avoir baladées entre les statuts d’idiotes utiles de la démocratie, de matière première pour le pib médical en crise, de prétextes à pattes. Il sourd, en somme, un épais désespoir de la perspective que, semblables d’ailleurs en cela à la majorité de nos contemporaines, nous en serons encore, dans des lustres, à nous plaindre des conséquences identiques et cumulées de causes que nous aurons perpétuées avec ardeur. Et à nous entasser dans la même impasse.

 

Ah, je vais pas nous plaindre, zut. On l’aura voulu, ce monde, on l’aura réclamé, en gros et en détail - eh ben on l’aura, on l’a déjà. En pleine poire. Quand suffisamment d’entre nous auront conclu à commencer par ne pas vouloir, il sera temps d’en recauser. Á moins qu’on ait disparu d’ici là, ce qui ne me paraît pas vraiment impossible. Á moins aussi, ce qui n’est exclusif ni de l’une ni de l’autre, que certaines d’entre nous écrivent et vivent, imprévues, inabordables et non amalgamées, une autre histoire pendant que notre représentation s’évertue à « nous » rendre comestibles. Tant qu’y d’la vie, y a d’la malice !

 

 

« Une loi et vite », clame le communiqué tout frais pondu par la cogérance de la féodalité t’ hexagonale. Qu’on sache enfin qui on a le droit d’être, cornegidouille !. Ma foi, au point où on en est, je dirais presque que ça n’empirera pas la situation… Encore que, quand on se rappelle des récentes déclarations tutélaires de nvb, comme du projet Delaunay, dont j’ai parlé en leur temps mais sur lesquelles trans-assoc’lande a été d’une discrétion tout à fait exemplaire, il y a quand même du souci à se faire. La confiscation de l’avortement par loi de dérogation et maintien de la répression de tout ce qui n’est pas dans le cadre, fort étroit, (délais, toubibs…) comme du stigma « c’est mal » est tout de même un cas d’école historique : le pouvoir institutionnel ne nous laissera jamais disposer de nous-mêmes ; ce serait donner trop mauvais exemple et inciter à on ne veut même pas imaginer quoi !

Mais voilà, quand on croit fermement que loi vaut mieux que pas loi, au mépris même d’expériences passées, comme à la logique gestionnaire du moindre mal, eh ben on y croit. Comme on croit que les curés, puis les militaires, ou les tribuns du peuple, vont prendre soin de vous, et que dis donc, zut alors, c’est pas le cas du tout, où est le guichet des réclamations ? Faut faire une loi contre les abus commerciaux politiques ouin ! – combien de décennies va-t’on encore tourner dans cette cage choisie ?

Quand, sous ce gouvernement ou un autre, elle sera tombée du ciel représentatif, cette loi et qu’on fera mine de découvrir, la gueule enfarinée, que le cornet surprise ne contient même pas la misère sociale intégrée qu’on affectait de rêver, bref qu’une loi c’est toujours, sous le contrôle de l’état et des institutions, des normes, des contraintes, des critères et des éliminations, eh bien on gueulera pour en avoir une autre. Les grenouilles qui… Ah, ça s’il y a une chose qu’on ne peut pas nous reprocher, c’est d’être indisciplinées et imprévisibles, non plus d’ailleurs qu’aucun des groupes sociaux qui font la queue. Pas même besoin de nous surveiller, on bougera pas de notre sit-in, en rangs devant les guichets. On pourra nous enfermer sur place, dans un préfabriqué – c’est d’ailleurs un peu ce qui pendouille des déclarations nvbesques.

Ce qui serait drôle avec ce monde, si on le pouvait voir de loin, c’est son shadokisme invétéré : si ça marche pas eh ben on recommence, on s’y enfonce, encore mieux encore plus. Comme pour l’avortement, comme pour le tapin : la loi et le droit, la reconnaissance par la domination, c’est d’expé l’arnaque, la limitation et la dépossession, sans parler de la division entre les qui existent et les autres, mais on a tellement peur de ce qu’on ferait ou ne ferait pas sans ce carcan, qu’on préfère encore la réclamer. Il est vrai que comme ça on pourra continuer à geindre de ses conséquences, ce qui peut occuper une vie entière, et fournir quelques strapontins utiles et gratifiants à nos représentantes certifiées.

 

Le minimum, dans un sens émancipateur, serait de délégaliser les rapports à soi - mais on s’aperçoit vite que dans un monde structuré par l’appropriation tout rapport à soi est propriété, valeur et à ce titre affaire sociale.

Et évidemment ne pas le réclamer, mais y échapper, autant que possible.

On n’en sortira jamais, à supposer qu’on en veuille sortir, par l’enchère et le haut, la visibilité qui nous désigne et nous rend attrapables à tout instant, la bonne volonté disponibles à toutes les exigences normalisatrices qui ramènent enfin à notre mort : on n’en sortira qu’en fuyant par les égouts, en disparaissant en tant qu’acteures sociales.

 

 

 

 

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Deux en un, allez ! – il y a quelques jours, est apparu dans un coin de la blogosphère alternote le récit, argumenté et détaillé, d’une « détransition » (ce que j’appellerais d’ailleurs plutôt une retransition : on n’efface ni les choses ni le temps, et on ne revient jamais d’où l’on est partie) : Vous retourner ce regard (http://nantes.indymedia.org/articles/27941). Ce récit pose des questions similaires à celles que je pose depuis un moment, et que, je crois, on est quelques t’s à méditer : que sont de facto les t’itudes aujourd’hui, quel rapport à la valorisation du monde tel qu’il est et de ses formes sociales, patriarcat et sexualité en tête. Il ne pose pas la dernière question que je crois toujours ouverte : ce que nous pourrions faire, devenir, contre ce monde ; il ne voit d’issue que dans le retour aux catégories classiques et à la lutte pour la vie, darwinienne et appropriatrice. Soit. C’est un pari a minima ; ce n’est pas le mien. Mais nous avons fait les mêmes constats : oui, le genre ne mène en l’état pas guère plus loin que le sexe. Et il serait sans doute temps de cesser de regonfler cette baudruche trouée pour se justifier d’exister, mais aussi de questionner les formes indécrottablement sexuées, hiérarchisées et valorisées (ou pas) qui en ressortent sans discontinuer.

Je crois que la question commence à se poser dans les faits, avec acuité : les retransitions, et l’impasse du genre comme du sexe dont nous ne sommes encore pas sorties, l’attirance récurrente des formes assignées m. Mais voilà, nous sommes à l’orée, nous ne savons pas encore ce que nous allons vouloir en faire, ou pas.

 

Nous ne savons pas, mais comme d’hab il y en a qui savent déjà pour nous, les bio pour les t’s, comme les mecs pour les nanas : ce mea culpa, cette forclusion, ont fait saliver le propagateur de ce récit, en françouille, qui est l’inénarrable Martin Dufresne, le petit jésus aux outrages du proféminisme néo-conservateur qui hait tout ce qui n’est pas « un homme c’est comme ça une femme c’est comme ça ». Et là, ça pue franchement. Je veux dire : Dufresne fait partie de la bande « retour aux fondamentaux » et aux unités naturelles, pour laquelle tout ce qui risque de faire excroissance est tout bonnement à éliminer, chirurgicalement. Et nous en faisons partie. La bonne vieille solution par l’extermination de groupes sociaux « parasites » ou « ininsérables », forcément complices d’une domination qui n’est jamais systémique, meuh non, juste des méchants qui ont pris le pouvoir sur les victimes, pourtant gaillardes et lucides, on se demande toujours bien comment. Les essentialistes doivent toujours se réfugier in fine dans l’inexplicable afin d’éviter d’entrer dans la critique sociale.

 

En langage politicard ordinaire, on appelle ça une instrumentalisation. Et une instrumentalisation particulièrement brutale, puisqu’elle est le fait de gentes qui voudraient bien nettoyer le social, avec ce que ça implique. Je causais l’autre jour des « un peu t’s’ » qui essaient de profiter de l’ambiguité provisoire. Là on pourrait causer de ces personnes qui veulent tout simplement, crûment, notre mort, dont j’ai déjà connu quelques exemplaires dans le (pro)féminisme bio hexagonal, à Paris et à Lyon, mais qui ne répugnent elle non plus absolument pas à se servir de nos tentatives et aventures quand elles flairent la bonne affaire. Quand on est sûre d’être du bon côté, on devient vite une crapule exterminatrice, l’histoire moderne fourmille de ces exemples.

 

Que nous le voulions ou non, nous nous retrouvons et retrouverons tôt ou tard, soit à devoir cosigner notre extinction, soit à ferrailler sur plusieurs fronts : nozamies, nos ennemies, nos cheffes et représentantes. Et à envoyer f…e leur monde rêvé, celui qu’elles se disputent tellement elles l’adorent. Va falloir nous faire pousser des bras, des jambes – et des têtes ; c’est la prochaine étape, si nous le voulons. Si nous ne le voulons pas, eh ben nous leur donnerons raison, en principe et en acte.

 

Et finalement, ce n’est pas plus mal qu’il y ait désormais des néo-conservatrices open dans le féminisme, des Dufresne, des Dworkin, des Le Doaré, des Goldschmitt, des De Haas, des « radicales » acritiques réappropriatrices, elles aussi, des formes sociales m, sans parler de leurs concurrentes dans la promotion de ce que nous nous devons d’être, complémentaristes, religieuses, etc., lesquelles toutes, de plus en plus ouvertement aspirent à notre disparition, au fameux et partagé retour aux fondamentaux, ralliement aux évidences poujadistes et nécessitaires qui sentent la réconciliation et finalement la soumission totale au monde tel qu’il est, et ne saurait autrement sans donner mal à la tête. Ça met les choses au clair et je trouve même assez pathétique, pour ne pas dire pis, qu’il faille que de telles escarpes s’étalent pour que, peut-être, on en arrive à assumer nos positions. Enfin, je dis ça, je suis optimiste : actuellement, c’en est toujours à tendre la sébile à celles qui crachent dedans. Et j’ose dire bien fait : on ne tend pas de sébile, on ne demande pas à autrui et surtout à ses ennemies reconnaissance et vie. Ou alors on est franchement stupide ou maso. Et si nous le sommes, puisque c’est ce qu’on nous apprend à être en démocratie, eh bien il nous faut fissa le désapprendre. C’est une question de vie et de mort pour nozigues.

 

Y en avait marre de poticher dans la boutique, de faire la queue aux guichets de la reconnaissance, de faire mine d’être d’accord, soumises, dociles, en l’échange d’une très douteuse tolérance (pléonasme !). Rappelons nous les mots de Roussopoulos : on veut pas être les égales de ces mecs là**, on veut pas la reconnaissance de cette société. Elles et nous, non, on ne veut pas le même monde – en tous cas on ne devrait pas ; elles veulent la continuation de celui-ci, avec quelques aménagements dans la distribution de la misère et de la dépendance. Patriarcat structurel, domination, cauchemar social et pénurie économiste pour et par toutes, paritairement ; yeah !

Si nous voulons la même chose nous serons anéanties, et nous l’aurons sinon bien cherché, du moins accepté. L’affaire n’est pas anecdotique ni limitée au féminisme : le printemps des c…, l’ébullition réactionnaire, ce ne sont pas que les droitières enregistrées ; c’est une fois de plus toute la société et la mouvance politique qui glissent à toute vitesse, au milieu même de leur concurrence, vers des positions conservatrices, droitières, et se rejoignent : travail, famille, nation. Je l’ai déjà dit quelques fois : le féminisme crèvera ou deviendra au mieux une annexe de l’ordre des choses, de même que tous les autres mouvements d’émancipation, s’il n’est pas révolutionnaire, s’il ne vise pas à comprendre et à renverser les formes sociales qui structurent ce monde, s’il se contente de réclamer leur « bonne » réalisation et se borne à dénoncer un toujours indispensable complot des méchants pour expliquer leur faillite. Le néo-féminisme alterno post-95 et f-tpglande sont déjà les pattes en l’air, agonisantes (euphémisme…) par pusillanimité intellectuelle ; les institutionnalistes se sont compromises avec les pires daubes réaques et avec le pouvoir étatique. Tirons nous du charnier. Combattre ses ennemies, ce n’est pas leur demander un strapontin ; et l’obtenir n’est en rien une victoire, encore moins une émancipation.

 

Á toujours leur quémander reconnaissance, sur quelques ton que ce soit, nous leur fournissons une partie essentielle du pouvoir qu’elles exercent sur nous, sans parler de leur pathétique surface médiatique. S’il y a quelque chose de plus stupide, c’est de renchérir sur les valeurs et nécessités qu’elles agitent, qui sont celles même du pouvoir, en prétendant qu’elles ne les servent pas bien et qu’on fera mieux. Ce sont justement ces fétiches qui les rendent inhumaines et obsédées, et nous leur ressemblons trait pour trait quand nous essayons de nous asseoir à leurs côtés, sous les mêmes directives.

 

Comme je l’ai aussi écrit à plusieurs reprises depuis un an, de toute façon, on va vite voir, avec la fièvre intégrationniste, citoyenne, familiste et propriétaire, qui défend quoi, et ce sera je crois parfaitement instructif. Il n’y aura qu’à ôter les lunettes de la bienveillance apologétique et convergente pour que ça saute aux mirettes. Je le répète, c’est très bien que les positions, au rythme du naufrage, se précisent. Peut-être même que ça aidera à casser quelques unes de ces dites lunettes qui nous filtrent l’avenir en rainbow inclusif, policé et raisonnable. Déjà, quand on admet les fliques du flag dans ses friends, ou qu’on mouille de subordination devant nos bergères communautaires aux dents qui rayent le parquet, on sait ce que l’on veut. On est quelques, plus nombreuses que cru, à savoir que nous ne le voulons pas. Il n’y a pas de passerelle, et ça vaut sans doute mieux.

 

Tant mieux si ça clashe. Tant mieux si nos illusions sororitaires se fracassent, au lieu de couvrir les violences envers nous. Tant mieux si on en (re)vient à des non-mixités pas inclusives du tout. Je me rappelle encore ma joie à apprendre, des jours après, quand ça avait frité, un peu, au camping antipatriarcal, en 95 – auquel j’avais refusé de me rendre précisément parce que je ne voulais plus de la mélasse relationneuse. J’en avais dansé, yes, dans ma petite maison, toute seule - toute seule, justement – avant la lente désillusion : nous ne voulions pas vraiment le clash, nous voulions sauver la boutique. Il nous faut apprendre à savoir rester et penser seules, aussi. Pour précisément pouvoir réellement après le faire ensemble, entre personnes, et pas en puddings « plus petit dénominateur commun ».

 

Ainsi que le disait Arendt, voilà des gentes avec lesquelles nous n’avons pas de monde commun, finalement, à partager. Avec qui nous ne le voulons pas, ou ferions mieux de ne pas le vouloir. Une des conséquences en est de se questionner sur notre obstination à vouloir un monde (ce fameux monde « unique et heureux », encore une fois). Et aussi sur la possibilité de ne plus vivre en monde.

 

Marre de la foire à l’inclusion – partons dans le décor ! Devenons imprévisibles. Et acquérons par cela même une liberté critique et vitale que la position de mendiantes du genre nous interdit totalement. Il n’y a pas d’avenir dans la convergence – ou alors il est très, très moche.

 

Mais tout de même, je trouve un peu effrayant qu’il faille qu’on en soit arrivées, tombées là, dans des marais pareils, peuplés de telles horreurs politiques, pour commencer à peut-être se dire qu’il y a un blème avec ce après quoi nous avons couru pendant vingt ans (pour le moins). Que le biotropisme, la culture réappropriative des formes masculines, la normalisation et l’intégration à un social structuré par celles-ci, trois en un, sont notre mort à terme, et des fois pas à terme.

 

 

 

** : j’ajoute ici au sens de refus de l’intégration du monde du capital et du patriarcat qu’opposait Roussopoulos à la notion d’égalisation civile un sens solanassien : les qui se reconnaissent dans les formes sociales dominantes qu’elles entendent s’approprier, les performent quoi, sont des mecs – et inversement. Pas par hasard qu’à peu près toutes celles qui entendent en ce moment confisquer le terme de radicales évitent soigneusement de citer Solanas – et c’est je crois bien à tort que mes petites camarades gueulent comme des brûlées dès que j’en cause : Il faudrait déjà lire et relire Scum, et pas forcément les passages qui ont le plus fasciné les antiféministes : l’attaque de Solanas contre la société n’est pas essentialiste, ni même tant que ça statutaire – et on ferait bien d’en prendre de la graine, là où on en est ; elle s’appuie sur une description et une critique frontale des formes sociales et relationnelles liées au patriarcat, en tant que telles, et en allant beaucoup plus loin dans la remise en cause des évidences que ce que nous osons actuellement (argent, relation, reproduction, etc.) ; c’est en fonction de ça qu’elle se détermine et qu’elle analyse la société, et qu’elle préconise son renversement, bref une tentative d’émancipation de la domination et de ses formes liées à la masculinité structurelle et sociale, active et formelle. Nous sommes très en retrait sur elle quand nous pataugeons dans nos néo-léninisme essentialistes de savoir qui est quoi, en proclamant la nécessité de la valeur et de la représentation, ou encore quelle classe est bonne et quelle classe est mauvaise, sans remettre un instant en cause la bonté ontologique des structures sociales de base, évidentes, dont il ne faudrait que s’emparer pour bâtir le paradis communiste ou féministe. Ce n’est donc pas pour rien que les Radfem, par exemple, évitent de trop s’en réclamer, sans parler des néo-conservatrices, communautaristes ou pas : elles voient très bien qu’elle va trop loin pour elles, et pas dans leur direction apologétique de récupération du social en l’état. Le pari que fait, nous propose Solanas, c’est que nous pouvons créer un monde, ou un a-monde, de nanas, qui ne soit plus structuré sur les formes masculines – lesquelles, je pense avec elle, ont amplement montré ce qu’elles pouvaient donner… - et débarrassé des identités qui en découlent. C’est une position et révolutionnaire, et matérialiste, analogique et liable à la critique de l’économie politique.

Je ne partage juste pas sa croyance, datée, que la technologie et l’automation puissent servir en quoi que ce soit à une émancipation ; elles paraissent bien plutôt substantiellement comme historiquement conjointes à l’économisme et à la masculinité.

Solanas a d’ailleurs tellement bousculé les quilles et les petits drapeaux des approches intégrationnistes et essentialistes qu’elle l’a payé d’un isolement absolu, d’une vie et d’une mort épouvantables. Il n’est pas, encore aujourd’hui, anodin et inoffensif de se mettre résolument en porte-à-faux de la ruée sociale. Ni de vouloir remettre en cause les évidences et paradigmes incontestés. Rien que cela devrait inciter ses contemptrices automates à relire soigneusement ce qu’elle a écrit.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 juillet 2013 6 27 /07 /juillet /2013 10:56

 

 

C’est le quotidien régional qui l’annonce. Que ferait-on sans la presse régionale ? C’est de là que sourdent les nouvelles vraiment signifiantes. Une t’ a été exterminée, pas loin d’ici, dans la banlieue d’une métropole provinciale, à coups de marteau. L’article s’appesantit lourdement au masculin, la décrivant comme « un travesti ». Á vrai dire je n’en sais rien et je m’en fous. En tous cas elle était publique comme telle, voilà qui compte. Quand les concitoyens d’ici en auront marre de voir ma gueule, envie de s’amuser un coup pas cher, et qu’on m’aura assaisonnée de la même manière, je suppose que le même journal régional parlera une fois encore d’un « travesti bien connu » ; il est vrai que pour faire moderne, des fois, au hasard et à la louche, on se voit promues « transsexuels ». C'est le nec plus ultra actuel à straightlande. Vont pas se casser la nénette à s’enquérir de ci ou de ça ; de toute façon on est ce qu’on naît, même les camarades lgteubés l’affirment comme vérité politique, alors… M’en fiche un peu. Pour deux raisons. D’abord les discussions ontogénésiques sur ce qu’on est ou pas me lourdent, ainsi que leurs conséquences en termes de clientélisme politique communautaire et de course à l'intégration ; d’autre part ça me fera une gigantesque jambe puisque je serai crevée.

La troisième raison, qui a quelque chose de définitif, c’est que les tueurs savent, eux, toujours, très bien qui et pourquoi, en matière de meurtres socialement et politiquement normés : on nous tue, quelle que soit notre sous-catégorie, parce que nous sommes à tuer. La réponse est dans le fait, brut. Des mecs qui muent en nana, que ce soit temporaire ou permanent, un on les baise, deux on les tue. Comme des nanas. Beh oui. C’est, quand on prend la peine de juste regarder un peu dans le tuyau, tout de suite au dessus de l’embouchure du patriarcat, de l’amour, de la famille, du bénévolat relationnel et sexuel, des sexualités en général, de l’hétérosocialité et de tout ce qui va avec en pack intégral : le viol, le meurtre, des nanas par les mecs. De personnes affligées de formes sociales f par des personnes imprégnées, boostées de formes sociales m. Le tuyau a tous les jours de très nombreuses descentes.

 

Á coups de marteau. Alors, je ne sais pas si vous suivez un tant soit peu la chronique des meurtres de f-t’s en france, mais figurez vous qu’outre le couteau, le marteau figure assez fréquemment comme mode opératoire, comme disent les fliques et les judic’s. Hé oui. Est-ce parce les bio trouvent toujours un marteau sous la main après avoir rendu visite à leur t’ favorite, que cet ustensile traîne toujours ostensiblement chez nous ? J’ai été voir la cagette à outils qui trône effectivement, comme à peu près toutes mes affaires, au milieu du taudis que j’occupe et que je n’arrive pas à m’approprier, comme disent les psy : il y a effectivement un marteau, mais il est petit. J’ignore absolument, n’ayant jamais tué personne, même qui le mériterait bien – je répugne totalement à ce genre de solution – si on peut tuer avec ça. Sinon il y a une énorme masse et une grande hache dans un coin. Là je pense que ça peut être létal. Mais avis aux amateurs, si c’est moi qui me défends avec, la douleur risque de changer de camp, comme on dit en novlangue.

Or j’ai le sommeil, hélas, perturbé. Je ne reçois pas à domicile. Enfin j’ai fini, tardivement mais résolument, par apprendre à faire comme faisaient les bundistes en période de progrom : cogner la première et sans discutaille.

 

Évidemment, aussi, et je sais que je me répète mais je crois qu’il le faut, une fois estourbie, toutes les inclusivistes transploiteuses de la famille jailliront de leurs cantines et playrooms pour venir larmoyer, bavouiller, de combien c’est horrible et de combien la violence c’est mal et de combien la méchante société est transphobe. Ouf. Que ce soient les mêmes qui m’aient précipité à l’isolement et la vulnérabilité, après avoir gravement abusé, ça, ce sera comme on dit un de ces détails de l’histoire qu’on aura la joie et le soulagement à f-tpglande d’oublier instantanément. En effet, morte, je ne pourrai plus leur river le clou et répéter ce qui a eu lieu. J’aurai enfin la gueule fermée. Ce sont elles qui auront la parole, ce sont toujours les vivantes qui ont la parole, qui établissent la vérité dernière. Comme beaucoup de mouvements politiques contemporains, celui-ci aura surtout esquinté ses marginales, plutôt que ses ennemis. L’avantage, en plus, c’est que quand les dites marginales crèvent, on reporte le compte sur les méchants d’en face, hop, et on se tartine la conscience et la pub d’autant de beurre gratifiant. Rien de perdu tout de gagné, dis donc. Si on n’existait pas, comme toujours, il faudrait nous inventer, les trop les pas assez. Ça tombe bien on existe, on se reproduit, d’une certaine manière, par l’exemple, bref on coûte rien à la famille, et on est disponibles à plusieurs exemplaires en permanence. La nature est bien faite. La culture aussi.

 

Bref, marteau. C’est tout de même ennuyeux : nous idéalisions le marteau (que d’ailleurs nous avons toujours évité de prendre, histoire de ne pas rompre des liens potentiellement profitables) comme un moyen de combat. Il s’avère qu’il sert bien plus souvent à nous assassiner. Ce qui pose immédiatement la vieille question récurrente de la prétendue neutralité des moyens, de la technique, etc etc. Je me tiens là-dessus à l’avis de mémé Arendt : c’est la fin qui conditionne tout, même et surtout quand elle est implicite, et semble précisément n’exister que comme moyens.

 

Il est possible aussi que le marteau soit, en quelque sorte, une version cheap, démocratique et accessible (bricomarché pour tous !) de la lapidation, à laquelle, je le rappelle, nous condamnent expressément, les qui choisissent délibérément et sans vergogne les formes f, les traditions abrahamiques (ou au feu, mais c’est plus lourd à mettre en œuvre). Vous savez, celles qui vont nous libérer du capitalisme, de la domination intégrale et de la valeur, après les avoir répandues dans les moindres recoins ! Concurremment avec leurs homologues de la sagesse populaire droitière du printemps des c…s, ou bien nozamies institutionnalistes néo-conservatrices « retour aux fondamentaux », soucieuses de nous protéger de nous-mêmes et de toute émancipation désordonnée, mais surtout d’extirper du social les chimères et chèvre-pieds qui bousculent et minent leur paysage idéal. Comme ça tombe bien, nous sommes à l’intersection de toutes ces entreprises de nettoyage social. Alors, hein, comme la fin, consensuelle, veut les moyens, après tout, marteau ou autre chose…

Je suis de plus en plus ébahie, de manière générale, à voir les daubes et les drouilles qu’on ramène aujourd’hui en guise d’opposition. Nature, culture, planète, complémentarité, dieu, peuple, destin, réel plus que réel ; j'en oblie et il en glisse sous la table ; toute la panoplie des tenues historiques qui nous ont menées où nous en sommes est ressortie dans l’allégresse. Carnaval. Avec quelquefois, donc, des marteaux dans les poches. Ce qui, comme je le dis plus haut, fait partie d’une tradition hégémoniquement partagée : il y en a qui doivent périr. N'en trop. On en est. Comme dirait l’autre ça tombe mal, hein ? Puisque ce qui doit être notre dû, fatalité, norme, destin, couverture sociale est écrit, clamé, déclaré, par nozamies de partout, enfin exécuté par les vraies gentes qui savent jouer du marteau – admirable complémentarité et solidarité des bio de toute obédience dans la définition et le traitement des nanas t’ - hé, que nous reste-t’il à dire, à faire ?

 

Beaucoup.

 

 


 

 

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25 juillet 2013 4 25 /07 /juillet /2013 10:38

 

 

Dans la montagne, c’est bien simple, c’est on/off ; soit y fait froid, soit y fait lourd et orage. Cècomça. Surtout en période d’instabilité climatique. Bref, comme je ne suis pas matinale, j’étais quand même sortie par les chemins, fin de matinée, avant la grosse chaleur et l’orage, afin de gober des fraises des bois, et de me ramasser du millefeuille pour mes tisanes.

 

Je m’avançais ainsi sur une laie forestière, lentement et lourdement, comme il me sied. Je ne dirais pas d’un pas de sénatrice, les sénatrices qu’il m’a été donné de voir ne m’ayant pas donné envie de leur ressembler. Encore moins leur version m, également aperçue une fois, avec un frisson d'horreur, espèces d'oiseaux gris momifiés. 

 

Je devais avoir, comme presque toujours, la vue baissée vers le végétal au sol, là où je broute volontiers. Je ne les ai pas entendus arriver. C’est autant la sensation d’un mouvement devant moi qu’un léger piétinement qui m’ont fait lever le museau. Ils venaient de débouler d’un sentier, athtlétiques, blonds-gris, pas difformes d’un bouton, silencieux, appliqués et mécaniques. Deux qui couraient (je rappelle qu’il fait alors lourd et chaud). Je ne les ai vus que de dos. Je ne crois pas que de face ça eut changé grand’chose. Leur tressautement progressant les résumait, et par lui ils résumaient un monde. Le nôtre.

 

Ça m’a fait un coup au cœur. Pas que je doive être surprise, je sais bien qu’on n’échappe plus, soit-on au fond des forêts ou des déserts, à la mécanisation, au traitement mécanique des surfaces, enfin à son incarnation physique, travail et sport. J’ai remarqué, depuis longtemps, l’expansion du courir, sans autre but que de, au besoin au bord de voies fort fréquentées qui fournissent les poumons grand ouverts en particules fines et moins fines. Mais tout de même, ce matin là, je ne m’y attendais pas. Je ne croyais pourtant pas être en vacances de cette époque. Mais tout de même un peu, quoi…

 

Je ne vais pas la faire à la Châteaubriand, la fameuse « vision infernale », « le vice appuyé sur le bras du crime ». Déjà il n’y avait ni vice ni crime, bien au contraire, sobriété santé et effort, ce que la modernité et le capitalisme nous inculquent à fonds perdus depuis deux siècles. En plus ils n’étaient pas du tout appuyés l’un sur l’autre, au contraire, valides, autonomes, semblables et réglés dans leur tressautement ; hop hop hop. Je crois que si l'un était tombé l'autre aurait continué, hop hop hop. Incroyablement présents dans leur absence totale et leur silence de mort ; leurs dos semblaient remplir le paysage, ce qui n’était évidemment qu’impression, d’autant qu’ils eurent tôt fait de s’éloigner, à ce rythme, et de disparaître au coin du bois.

 

Eh ben, en fait, si ça m’a fait un coup au cœur, c’est que, oui, par leur apparition subite, sans bruit et surtout sans parole, articulée, arthropode, ça avait quelque chose de la vision. Infernale si on veut. Symptomatique de ce monde et de ce que nous sommes, sans parler de ce que nous nous obstinons à vouloir. Avancer, progresser, gagner, mouliner quoi. Réduire tous nos espoirs comme nos rages à l'exigence du participer, souverainement, reconnues, registrées, évaluées, à ce moulinage.

 

Mais je cause surtout au moral : en voyant ces deux-là, j’ai senti une fois de plus l’impossibilité actuelle, verrouillée, d’autrement. Á toutes égardes. Brutale. On ne peut parce qu’on veut, qu'on veut le même, courir, pas dévier, et on veut, ça et pas autre chose, parce qu’on s’est interdit d’imaginer et de refuser – va savoir où ça nous mènerait, et où ça ne nous mènerait pas, comme m’ont maintes fois répété, quand j’allais encore là où on discute, les camarades arraisonnées.

 

J’en suis rentrée encore plus triste qu’à l’accoutumée.

 

 


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23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 08:20

 

 

La ola autogérée, mais quand même un peu nourrie par les institutions, en faveur des formes sociales et relationnelles en vigueur et dont nous entendons bien, majoritairement, qu’elles le restent, ne connaît à peu près pas de répit. Que ce soit en faveur de l’économie, qui ne peut être de l’exploitation que si elle « ne marche pas », ou que ce soit la relation et la sexualité, qui ne peuvent être un système de contrainte et de chantage que si des méchants s’en mêlent, c’est la foire aux cantiques. Là, c’est la famille ; on fait mine de découvrir qu’un nombre respectable de mômes, après leurs mères, sont brutalisées et tuées. Mais bien sûr c’est une anomalie grave, due à des affreux. Pas un instant on ne pourrait, à l’instar des lesbiennes hystériques d’il y a quarante ans (opportunément remplacées par celles d’aujourd’hui, plus raisonnables et hétéroformées), supposer que la famille en soi, comme toutes les institutions fermées et basées sur le rapport de force, puisse en elle-même être lieu de violence. Ni que la reproduction est un devoir social qui enferme et dépossède.

 

Cet enthhousiasme, dans sa candeur engluante, n’exclut absolument pas la roublardise misogyne. En effet, en lisant les articles qui traitent de ce « fléau social » que ne saurait être la famille, donc, mais juste la violence qui la grève, finalement relativement inexplicable, pasqu’il ne faudrait pas non plus stigmatiser hétérolande – en lisant donc j’apprends donc qu’on range désormais dans les « enfants malmenés » les fœtus estourbis, notamment à terme. Ah celle là il fallait la trouver. L’oser. C’est fait. On savait de toute façon que même pour les gentes de gauche l’avortement est un drame – et qu’hors les délais de la loi de tolérance et de dérogation (ce mot est en toutes lettres dans le préambule pro-vie de ladite loi) qui le concerne, il est aussi un crime. Que les aliens sont sujets de droit, unités de valeur, citoyens consommateurs en puissance, en fait, de toute éternité, et tout particulièrement après la fameuse quatorzième semaine d’aménorrhée. Que les nanas qui en disposent tardivement, circa partum, histoire de n’avoir pas à vie des crochets suçoirs présents ou possibles (cf les projets de lois sur le droit à connaître ses origines) sont des meurtrières, qui se prennent dans le silence le plus assourdissant des peines de plus en plus lourdes en cour d’assise. Y compris quand il s’agit, comme encore récemment, d’un assassinat délégué par pépé (« la honte sur toi ! »).

 

Il y a un consensus rampant de plus en plus insistant pour hameçonner les nanas en déclarant sujets, enfants, les fœtus. Ça passe par les canaux les plus divers, chasse aux méchantes mères néonaticides, bien sûr, mais aussi définition comme meurtre de toute extinction de l’alien, lequel en plus passe martyr. C’est doublement pratique : ça augmente la population combattante – darwin et hobbes avec nous ! - et ça met d’emblée la nana sous tutelle et dépendance du tas de cellules, socialement (comment qu’y va le chancre ?) comme légalement. Évidemment c’est mieux que le chancre se révèle mâle. Plus plus.

 

Notre fichu pays a une loi parmi les plus restrictives, notamment en termes de délais, en ce qui concerne la possibilité d’avorter. Il a aussi une des politiques surveillante et répressive des plus complètes envers les fameuses « mères à risque ». Et enfin c’est un paradis du natalisme, du familisme, de la mise à l’index de celles qui n’entendent ni branler pépé, ni torcher les lardons. Ça n’empêche pas nos nvb et autres institutionnelles de continuer à se rengorger, comme des coqs, et de nous proclamer pays des droits des femmes, où seule la chasse aux putes manquerait encore à l’établissement de la félicité citoyenne.

 

Je finis ces jours ci, après une longue interruption, le livre de Molinier sur le care. Livre qui montre tout sans pourtant rien poser, comme bien des livres de sociologie actuelle, comme finalement toute notre littérature : bureau des secrets publics ; les fondamentaux sont là, et tout, et toutes, doivent se déterminer et se positionner par rapport à eux. C’est le monde post-ien, où il est devenu déconseillé de supposer possible et souhaitable une atteinte aux structures, et où il n’est même plus révolutionnaire, de ce fait et par ce consensus, de les dévoiler, puisqu’il est entendu que ce n’est pas pour les bazarder, mais au contraire les aménager – ou bien mieux s’y adapter ?

Et donc il y est à un moment parlé de l’envie de tuer des nanas essorées par le care multicéphale. Il y a de quoi. Et nous en serons à tuer les gentes, les chancres ou les aliens, parce que nous n’avons pas réussi à tuer d’emblée les nécessités qui s’imposent : relationner, conjointer, dépendre, familier, engendrer, élever. Les nécessités imposées par la reproduction de l’ordre social, moral, économique (qui c’est qui va payer les retraites ?), relationnel ("toutes les filles et les garçon de mon âge..."). Ces nécessités qui nous tuent, au sens strict du terme.

On cause souvent à feministlande de l’imposition des tâches ménagères. J’ai de plus en plus souvent l’impression qu’on en parle pour ne surtout pas parler de ce qui les conditionne, de ce dont elles sont la conséquence : la famille, l’enfantement, l’(hétéra)sexualité et le relationnisme. Pas de conjoint, pas de môme, pas de lieu familial, pas d’exploitation ménagère. Enfin dans ce cadre, puisqu’il y a aussi la domesticité dans les cadres du travail ou du care, dont l’imposition aux nanas suinte de toute l’organisation sociale. Mais charité bien ordonnée, vous m’avez compris. Il faut avoir le cran de prendre l’affaire au collet : l’exploitation domestique commence avec l’injonction, intériorisée, à la relation, à l’affection et à la reproduction. Comme l’exploitation en général avec l’économie, qu’elle soit monétaire ou relationnelle. Le féminisme institutionnel restera dans la contradiction et l’impasse tant qu’on refusera de critiquer les systèmes d’échange contraints en eux-mêmes (1). Une critique en actes, dans l’état de ce que nous sommes, serait déjà de tirer vers un monde de nanas in-dépendantes, dispersées, dispersives. Pas de mettre des pansements sur la glu dominante dont nous sommes les vrais morceaux de, en nous efforçant d’en positiver les assujettissements, dans le cadre d’une moral-realpolitik qui nous traîne toujours plus loin dans les cercles infernaux du consentement. Et se plaindre de conséquences dont nous nous appliquons à reproduire les cadres et les causes, quand nous n’en sommes pas carrément à déconseiller de s’en dissocier.

 

Ici comme ailleurs, nous n’en sortirons pas que nous ne prenions la question à la racine. Et la prendre c’est arrêter de faire ce qui est attendu de nous, et considéré comme indispensable, que ce soit à la mode complémentariste ou à la mode paritaire. Cesser de reproduire comme de produire, de faire des mômes et de soutenir pépé. Ce sont enfants tous d’un lignage. On ne partage, n’étale et encore moins ne valorise la vérole, on s’en extrait et s’en débarrasse. Á l’application ! Ouvrir une sortie au couteau dans l’enveloppe de ce monde pourrait passer par une grève définitive du care et de l’enfantement, de la domesticité - bénévole qui plus est, bref de la contribution féminine qui le fait tourner et sans laquelle il chérait rapidement ; une grève pour elle-même, pour arrêter de torcher, nourrir, branler, consoler pépés, lardons, ou qui que ce soit d’ailleurs, pour ne plus carer, non pas pour réclamer considération, parité, distributisme, encore moins pour les exercer dans de « bonnes conditions », mais précisément pour le faire tomber, ce monde indécrottablement basé sur ces structures, et nous débarrasser de celles-ci. Ne se voir plus contraintes à rien donner – ni à rien réclamer.

 

 

 

 

(1) : Je renvoie ici à cet article sur le meurtre d’une ts au paradis suédois, où le choix par défaut et résignation des institutionnelles apparaît de façon énorme : puisqu’elles ne veulent pas critiquer le système d’échange économique et relationnel en lui-même, leur obsession de l’éradication des putes en arrive à défendre de facto l’amour, la famille, l’hétéronorme et les violences qui en font indissolublement partie : http://site.strass-syndicat.org/2013/07/justice-pour-jasmine-justice-pour-dora/ ou aussi

 http://www.actupparis.org/spip.php?article5208  ; http://www.metronews.fr/debats/mobilisation-mondiale-en-memoire-des-prostituees-assassinees/srCmgt!znFdut8gaprA8BuO1zN8xQ/

Il ne s’agit pas d’une question simplement morale : la renonciation à la critique et le recours aux fondamentaux ne peuvent visiblement que couvrir, encore et toujours, le même monde de domination, de brutalité et de statuts fétiches. Ce monde n’est pas réformable, on ne peut que le renverser ou s’y soumettre ; quand nous essayons de nous l’approprier, c’est lui qui nous réforme, et fait de nous des zombies capables de justifier le pire au nom d’un moindre mal lui-même épouvantable. Ce genre de cas en est une illustration.

(Pour ma part, je ne demande pas justice ; je tiens la justice, la notion de justice, pour pire qu’une belle jambe : pour une des véroles qui nous a menées où nous en sommes, et qui nous poussera toujours, tant que nous la révèrerons, plutôt que de nous occuper de nos fesses, à nous entredévorer les unes les autres à la recherche de notre compte, au profit de cette divinité féroce qui nous transforme en quantités échangeables ! Nous ne voulons pas la justice, qui d’ailleurs ne pallie jamais l’impuissance où elle nous a mises à tremper – une fois mortes, des fois, on nous venge, et c’est là la belle jambe ; nous voulons vivre. Tant que nous demanderons des miettes, selon les règles et idéales imposées, nous passerons à la broyeuse). « La justice et le travail », comme dans la chanson**, on a pu désormais historiquement mesurer ce que ça coûtait. Tout le monde dehors !

 

** c’est marrant comme et l’Internationale, et la Semaine sanglante, après une description et un énoncé des volontés bien dressées, finissent l’une et l’autre par un couplet disciplinaire. Le parti, la virilité et la mise au boulot de force pour l’une, la « république de la justice et du travail » pour l’autre. Il y a comme une soudaine peur devant la remise en cause de ce qu’on vient de décrire, peur largement nourrie par le recours au ressentiment, d’une part, pour noyer la critique, et d’autre part par l’inaltérable croyance en l’opposition capital/travail, pourtant d’emblée déconstruite par le vieux barbu. Toute aussi inaltérable, imperméable à une expérience pourtant douloureuse et souvent humiliante, est notre confiance en le droit et les lois pour nous protéger ou nous octroyer une vie supportable. Tout ça se rencontre au bout du tuyau avec l’océan de violence et de dépendance que constituent l’amour et le désir, prétendument gratuits et gratifiants. Et ça nous brasse une splendide société, mutilante et essorante à souhait, dont nous ne cessons de demander encore et encore.

 


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19 juillet 2013 5 19 /07 /juillet /2013 08:21

 

Vous l’aurez sans doute compris, je suis une polémiste, et par ailleurs une historienne des institutions et des idées (XIV-XVIIème, dans l’optique de comprendre la misère où nous sommes actuellement, et dont bien des structures se sont, on est quelques à le croire, formalisées en ces temps là - côté histoire féministe, je vous renvoie ici entre autres à l'ouvrage monumental de Viennot). Bref pas du tout une socio-, ni une anthropo-, ni une ethno-logue. Concernant la sociologie, je tiens même la thèse que celle-ci se situe, pour le moment en tous cas, aux antipodes d’une critique sociale - sans parler d’une critique du social - notamment depuis la grande résignation post-ienne qui, à droite comme à gauche, a incité au renoncement à toute tentative de s’en prendre aux structures fondamentales du, justement, social – voire au social lui-même.

Je ne vous fais pas souvent des copié-collés, mais là je relève cet exposé, comme il se définit lui-même, sans nom d’auteure, que je trouve fort intéressant, sur le site des camarades de Et vous n’avez encore rien vu. Nous n’avons pas, je pense, le même lectorat, principalement du moins, et je trouve donc pertinent de le reproduire ici.

Comme d’hab, je ne suis pas d’accord avec tout. Par exemple je n’apprécie absolument pas la régression « common decencyste » des Lasch et des Michéa, qui pour moi (ra)mène tout droit au printemps des cons et au fétichisme d’une normalité qui pourtant nous a conduites où nous en sommes. Mais voilà, c’est la fameuse thèse du « dérapage historique » et de la « trahison des clercs » (ici illustrée par ce même terme de trahison appliqué à l’affaissement politique et intellectuel d’un Habermas), qui elle-même nous flanque en plein dans la bonne vieille explication dualiste qu’il y a le bien, réel, au bras noueux, viril, barbu, assimilé, assigné au bon travail et à la bonne lutte quoi ; et le mal, sans visage, qui complote, qui est universel, féminin, juif, paresseux, critique, assimilé au capital quoi.

Ma thèse est beaucoup plus, comment dire, dramatique et platouillonne à la fois, pas James Bond pour un sou : nous avons renoncé, massivement, un peu roublardement parce que notre modernité nous réserve, dans la mesure où nous portons suffisante valeur monétaire ou géopolitique, quelques dividendes (que nous payons fort cher mais sans nous en trop apercevoir, sauf quand nous agonisons dans un hôpital, mais alors c’est trop tard et les antidouleurs nous embrument la caboche). Nous avons renoncé, matériellement et moralement, à prendre les choses en main, nous avons laissé ces choses, ces « nécessités », projections d’un nous-mêmes pas très net, nous prendre en main ; alors pour tout de même expliquer que tout ne va pas pour le mieux au pays de Moltogomme, outre les shadockiennes fictions progressistes (plus ça rate, plus c’est sûr que ça doitmarcher un jour), il nous faut des méchants, des traîtres, des impérialistes et que sais-je encore, puisque sans leur mauvaise volonté, nous devrions vivre par et pour les médiations sociales incontestables (valeur, droit, identité, peuple, propriété, etc.) dans la félicité la mieux huilée, ou en tous cas pas dans une m… pareille. Autrement, là, ce serait vraiment un scandale : les peuples que nous sommes ne seraient pas lucides par essence sur comment se sortir de la domination, il nous faudrait creuser nos certitudes et nos projections ? roooh ! Pas bien. Pas penser que nous pourrions être actrices actives de la dépossession et du désastre, ce n’est pas bon pour l’empowerment ni la fierté – sinon comme culpabilité morale de n’en pas faire assez, de ne pas nous aplatir assez devant les glorieuses nécessités sus évoquées, de ne pas assez exotiser les statuts de recours. Et privilégier l’intersection comptable des intérêts, plutôt que la vivisection des formes sociales hégémoniques.

Pour mézigue, il n’y a pas plus de promesse ou d’issue dans la fétichisation d’un passé normatif que nous aurions raté que dans celle d’un présent diversifié sans fin qui se prétend avenir. Non plus que dans les exotisations en vogue. S’il y a une issue, ce qui est un pari – que je tiens ! – elle est en dehors de ces routes et des ces parkings.

Et la critique n’est pas, je crois que c’est une distinction, pour ne pas dire une opposition dirimante, le ressentiment. Le ressentiment a toujours fini par faire alliance avec la résignation contre-révolutionnaire, les retours aux fondamentaux, quels que soient ses prétentions. On finit chez Zemmour, merci bien, où ai-je mis ma tronçonneuse, déjà ? Et beaucoup de ses détracteurs apparents, qui l’attribuent à la faiblesse révolutionnaire qu’ils méprisent, alors qu’il est marié au culte de la force et des formes masculines, je songe évidemment à Nietzsche qui bénéficie, à mon grand désappointement, d’un retour en grâce tout à fait injustifié et nauséabond à anarlande en ce moment, mais aussi à un vivant comme Onfray, ont été en fait ses plus ardents promoteurs. Nous n’en avons pas fini de bégayer, de disquerayer, et l’histoire conséquemment – mais je fais partie de celles dont la patience à cet égard est à bout. Une révolution, une sortie du cauchemar social, ne se fera jamais par les formes et les passions qui ont porté et nourri celui-ci !

Bref, je ne suis pas sociologue. J’en étais venue à même oublier ce qui est rappelé ici, que l’école de Francfort constituait une branche d’une étude du social qui n’avait pas rompu a priori avec la possibilité ni la volonté de critiquer l’objet (puisque science suppose ce fichu rapport sujet/objet) en soi. Et ma foi, je suis bien contente que d’autres aient confectionné ce petit rappel chronologique et historique. Nous manquons de plus en plus de mises en perspective, tellement les temps où nous sommes se veulent totaux, résumés de toute possibilité qui ait eu lieu (et ce bien mensongèrement, la plupart de ces possibilités y étant délibérément oubliées). Je signale, à un sujet voisin, un livre que j’ai trouvé très bien fait à cet égard, sur l’histoire depuis cinquante ans de la sociologie et disciplines circonvoisines dans notre foutu pays : « Foucault, Deleuze, Althusser et Marx », d’une nana fort avisée nommée Isabelle Garo. Un peu d’histoire des idées ne fait pas de mal, en notre époque où on place facilement toutes nos billes dans la contextualisation en des figures plutôt perpétuelles, en fin de compte ; et quand on voit ressurgir sur le guignol qui nous captive, le visage tous frais, high tech et com’ à l’appui, les diables et les anges des années cinquante, il peut y avoir comme l’ombre d’un doute.

D’ailleurs, hein – l’histoire justement de cette école dite de Francfort est elle-même bien épineuse. D’une part on y a porté le fer jusques dans des bontés ontologiques admises, et c’est très bien ; mais on y a aussi laissé crever les plus atypiques, comme Benjamin. Et cependant, le détrônement des choses, ces fameuses choses à laquelle nous avons confié toute raison ne sont pas plus que nous simples et dichotomiques, c’est bien cela qui forme un des acquis de cette école, aujourd’hui rangé au fond des armoires. Adorno et Arendt  ont entretenu tout au long de leur vie des zones aveugles et des angles morts dans leur réflexion, et de sacrés. Hé oui. Mais où en sommes nous avec notre tentative panoptique et comptable de ne rien choisir, de nous mettre en valeur et balance ? Nous sommes avec cela carrément assises sur l'angle mort (ouille !), délibéré, de l'acceptation et de la réappropriation d'un social fatal. Bref - pas mieux ! 

Plume

 

La sociologie critique, de Francfort à Chicago : un aller sans retour

 

Exposé réalisé à partir de deux ouvrages « de base », contributions remarquables à l’histoire des idées et des relations entre science et politique :

  • Jean-Marie Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago (1892-1961), éd. du Seuil, 2001 ;
  • Martin Jay, L’imagination dialectique. Histoire de l’Ecole de Francfort (1923-1950), éd. Payot, coll. Critique de la Politique, 1977.

 

Cet exposé, portant sur l’évolution générale et la fonction sociale de la discipline sociologie, part du postulat suivant : la période des vingt dernières années est marquée en France par une relative prédominance de l’Ecole de Chicago dans les enseignements et dans la manière de faire des recherches ; alors qu’à l’inverse la majorité des étudiants en sociologie peuvent achever de longs cursus universitaires sans jamais avoir entendu parler de l’Ecole de Francfort. Les auteurs de ce courant ne sont quasiment cités nulle part, si l’on écarte la figure traîtresse du Habermas de la maturité.

Ce contraste saisissant nous donne un prétexte pour procéder à une rapide généalogie parallèle des deux courants en question, à l’issue de laquelle nous émettons quelques hypothèses sur les raisons du succès de l’un et de l’éclipse de l’autre. En premier lieu l’hypothèse que ce succès et cette éclipse ne sont probablement pas sans rapport. Il est évident que cet exposé n’a rien d’exhaustif (en matière d’exhaustivité, les deux excellents ouvrages signalés au début font l’affaire), il vise plutôt à susciter des questions et des réactions, y compris en avançant des propositions polémiques.

Il s’achève par un relevé partiel et subjectif des travaux empiriques de l’Ecole de Francfort, qui donne une petite idée de l’ampleur de ce que les enseignements actuels ignorent, volontairement ou non.

 

Au départ, dans les années 1920, deux projets intellectuels tout à fait divergents, voire antagoniques :

– d’un côté, le marxisme occidental. Il s’agit d’approfondir l’héritage hégéliano-marxiste, en dépassant la sclérose économiciste et léniniste, déjà amorcée par la social-démocratie allemande avant la guerre de 1914 et la révolution russe.

– de l’autre, la construction d’une science sociale en rupture avec la pensée européenne, sur des bases philosophiques pragmatistes (cf. l’influence de William James, John Dewey et George Herbert Mead). A la tradition hégéliano-marxiste il est reproché sa prétention totalisante, sa conception téléologique de l’Histoire, son manque de rigueur par rapport aux « faits »…

 

FINANCEMENT

– L’Institut pour la Recherche Sociale (Institut für Sozialforschung, ISF) est financé par l’argent de la famille Weil : Felix Weil est un ami d’Horkheimer, dont le père a fait fortune dans le négoce en Argentine. Ses contributions à la théorie critique ne seront pas des plus fameuses, mais son père fait d’énormes donations qui permettent, jusqu’à l’exil aux Etats-Unis après 1933 (et même en partie pendant l’exil), d’assurer une indépendance rare au projet intellectuel de l’Institut vis-à-vis de l’Université donc de l’Etat.

– Dès les années 1900-1910, les enquêtes de terrain et les thèses de sociologie sont financées, à Chicago, par les grandes fondations capitalistes (Rockefeller surtout, puis Carnegie et Russell Sage aussi). Celles-ci veulent contribuer à l’éclairage des « problèmes urbains » qui tracassent les classes moyennes locales. Le département de sociologie de l’Université de Chicago naît dans un contexte d’inquiétude morale et religieuse d’une partie des gens aisés et lettrés devant l’entassement de populations européennes déracinées et paupérisées (Chicago, c’est 4.000 habitants en 1860, un million en 1890, deux millions en 1910, trois millions en 1920, sous l’effet des vagues successives de migrants arrivant souvent directement des campagnes du Vieux Continent).

 

MANIFESTE

– Côté allemand, voir le texte fondamental de Max Horkheimer en 1937, « Théorie traditionnelle et théorie critique »[1], synthèse (tardive, puisque l’Institut est au travail depuis le début des années 20) des premiers travaux du groupe. Voir aussi les conférences inaugurales de Horkheimer et Adorno suite à leur nomination à l’Université de Francfort en 1931.

– L’équivalent à Chicago serait peut-être Introduction to the science of sociology (1921) de Park et Blumer, qui théorise et/ou annonce les approches expérimentées dans différents ouvrages empiriques, au premier rang desquels Le paysan polonais, de William Thomas et Florent Zaniecki. Le travail de Thomas et Zaniecki sur la communauté immigrée de Pologne est celui qui a eu le plus d’influence sur une nébuleuse intellectuelle dont l’unité était assez lâche : « l’Ecole de Chicago » est une étiquette qui regroupe a posteriori des auteurs/enquêteurs qui étaient certes animés d’une inspiration, d’un élan communs, sans toutefois former une véritable communauté de pensée. Il y a bien eu une expérience collective au département de sociologie de cette Université entre 1915 et 1925, mais les contours du projet et les principes partagés étaient moins nets que dans le cas du groupe que soudait la personnalité d’Horkheimer, à Francfort puis à Columbia.

 

OBJECTIFS

– Elaborer une théorie critique de la société moderne, en revenant à l’esprit des jeunes hégeliens des années 1840 (en particulier évidemment le Marx des Manuscrits de 44), et en intégrant les apports de la  psychanalyse au matérialisme historique. Aboutir à une connaissance pluridisciplinaire structurée par la philosophie marxiste de l’Histoire et contribuant à une transformation sociale de grande ampleur.

– Rompre avec la philosophie européenne et avec la sociologie en chambre des « pères fondateurs » de la discipline (Durkheim écrit sur les aborigènes australiens sans les avoir vus…). S’intéresser aux représentations des acteurs dans des situations directement observées : par exemple étudier les difficultés d’acculturation des immigrés européens dans la Babylone industrielle qu’est brusquement devenue Chicago. Ce qui va donner toute une série de monographies « hautes en couleur », constituant d’incomparables documents d’époque :

  • Le Hobo, de Nels Anderson (1923)
  • Le gang, de Frederic Trasher (1927)
  • Le suicide, de Ruth Cravan (1928)
  • Le ghetto, de Louis Wirth (1928)
  • La Gold Coast et le taudis, de Harvey Zorbaugh (1929)
  • Le Taxi-dance hall, de Paul Cressey (1932)
  • Le Jack-Roller, de Clifford Shaw (1930)
  • Le voleur professionnel, d’Edwin Sutherland (1937)
  • La famille noire à Chicago, de Franklin Frazier (1932)

Montée, au sein de ce courant, de l’idée d’une connaissance de la société qui n’ait pas de finalité particulière, ce qui marque une rupture par rapport à ses origines philanthropiques et morales (moralistes)…

Et pourtant (est-ce un hasard ?) les sociologues de Chicago vont vite être rattrapés par la logique gestionnaire, et par le positivisme « dur » qui en est le paravent. Dans le contexte de la crise de 1929, de l’émergence d’un Etat providence de type nouveau qui prétend lutter à une échelle nationale contre le chômage et la pauvreté, la sociologie de terrain est vivement critiquée pour son manque de scientificité, c’est-à-dire son caractère non opérationnel. On lui coupe les vivres, parce qu’elle est inutile ! Les critiques les plus dures viennent de Harvard, d’un neurologue russe, Sorokin, échappé d’URSS et proche du Cercle de Vienne, dont l’assistant, Talcott Parsons, va devenir la grande figure de la sociologie américaine de 1930 à 1960 : le pragmatisme, avec son souci de l’enquête in situ, est balayé par le positivisme statistique et son exigence d’efficacité.

 

Pendant ce temps, Hegel à Manhattan…

Dans les mois qui suivent la prise de pouvoir de Hitler, l’Institut est déménagé hors d’Allemagne : d’abord à Paris et en Suisse, puis finalement à New York en marge de l’Université de Columbia. Le choc culturel est immense. Horkheimer et ses amis sont des enfants de la bourgeoisie allemande, nés au XIXe siècle, nourris de culture classique : les Grecs, la Bible, la philosophie européenne, le marxisme, Schopenauer, Nietzsche et Bergson… Aux Etats-Unis, ils se trouvent brusquement confrontés avec un capitalisme « pleinement » développé, la société de consommation, des aspects de la vie moderne que l’Europe entrevoyait encore à peine dans les années 1920 (gigantisme, vitesse, industrie culturelle). Ils vont se focaliser sur des thèmes qui n’intéressaient pas centralement les sociologues de Chicago.

Ces derniers, à travers leurs études sur la déviance, les milieux marginaux, la vie des immigrés, s’intéressent aux conséquences de l’industrialisation (pauvreté économique, déracinement, ségrégation spatiale), mais pratiquement jamais à ses racines. Ils ne portent pas (à tout le moins : ils disent ne pas porter) de jugement, ni moral ni historique ; l’idée est justement de dédramatiser la situation des migrants et des marginaux, de relativiser les mœurs et les coutumes, de prendre le contrepied des inquiétudes ethnocentriques de la bourgeoisie WASP.

Démarche « sympathique », mais qui risque de contribuer à naturaliser la situation. Pour cette sociologie de terrain sans implication morale ni politique, l’idée que l’explosion urbaine qu’elle observe constitue (et s’inscrit dans) un basculement anthropologique est impensable. Elle porte paradoxalement très peu d’attention aux grands mutations socio-économiques des années 1920 dans les grandes villes américaines : les transformations de la presse, l’apparition des communications de masse (la radio), la part croissante des produits de la grande industrie dans la consommation des ménages (c’est le moment où apparaissent la voiture et le supermarché, avec tous les changements dont cela s’accompagne en matière d’urbanisme et de vie familiale).

 

Les Allemands, à l’inverse, sont terrorisés et fascinés par ce qu’ils voient. Cela les conforte dans l’idée qu’un capitalisme nouveau est en train de naître sur les ruines du libéralisme du XIXe siècle, avec des conséquences immenses qui dépassent ce que Marx pouvait concevoir à son époque : destruction achevée de la famille comme cellule économique, marchandisation poussée de la vie quotidienne, intégration du prolétariat ouvrier à l’abondance industrielle, étatisation des économies nationales.

Le thème du conditionnement des populations par les communications de masse va prendre une grande importance dans la Théorie Critique : des travaux vont porter sur le(s) type(s) de personnalité que façonne la société de masse, d’autres vont critiquer le rôle social et politique de la radio puis de la télévision. C’est au début de cette période d’exil américain que la figure de Theodor Wiesengrund Adorno s’affirme comme l’alter ego de Max Horkheimer.

La critique de la réalité de la vie américaine s’accompagne d’une critique très approfondie, et parfois obsessionnelle, de la pensée dominante aux Etats-Unis (ou tout du moins d’une pensée qui semble jouer un rôle crucial à l’appui des transformations concrètes qui s’y produisent) : Adorno, Horkheimer, Marcuse, font feu de tout bois pour entamer le crédit dont jouit le positivisme, auquel ils associent le pragmatisme de James et Dewey. Des pans entiers de La dialectique de la raison (1944), d’Eclipse de la raison (1946), et de L’homme unidimensionnel (1964), sont consacrés à cette critique de la pensée « positive », qui sacralise les faits, attribue un sens univoque aux mots et aux choses.

Pour la sociologie, l’ouvrage De Vienne à Francfort, la querelle allemande des sciences sociales [2], permet de faire un bilan de cette critique, qui y est elle-même soumise aux attaques de Popper entre autres.

 

Deux remarques à propos de cette querelle :

– Contrairement à ce qu’on pourrait parfois croire à la lecture de certaines interventions d’Adorno dans ce livre-là, comme à la lecture de certains textes « purement » philosophiques plus anciens des membres de l’Institut, la Théorie Critique n’était pas à strictement parler rétive à l’empirie, au « travail de terrain ». Il est vrai qu’un Marcuse par exemple n’a jamais fait d’entretien ou de questionnaire. Mais c’est plutôt une exception dans le groupe. L’enquête empirique fait partie des programmes de recherche de l’ISF, comme le montrent les textes « manifestes » de Horkheimer en 1931 ou en 37, et le nombre très remarquable de travaux de terrain réalisés entre 1925 et 1960 qui présentent avant tout la caractéristique d’être méconnus, notamment en France où ils sont très rarement traduits (cf. notre glossaire à la fin de ce propos). Simplement, l’enquête empirique n’est pas considérée comme un préalable à toute conclusion : la mise en cause de la démarche inductive est au centre des principes partagés par tous les membres de l’Ecole de Francfort. Le recueil de données est vu comme un enrichissement de la réflexion théorique et historique, pas comme un passage obligé pour éprouver la théorie. Et il n’est nullement nécessaire qu’il ait un aspect quantitatif, conforme à des règles de représentativité, etc. La pertinence du cadre théorique paraît plus importante que la rigueur du travail empirique.

– La deuxième Ecole de Chicago (celle des années 1950-60, des Hugues, Becker, Strauss, Goffman…) n’est pas directement impliquée dans cette querelle épistémologique. Pourtant, son parti pris empirique et pragmatiste, et le rôle qu’elle va jouer comme dérivatif à la disparition de l’analyse marxiste en sociologie en France notamment, la situent assez nettement « du côté de Vienne ». Dans les travaux regroupés sous l’étiquette « interactionniste », la réalité sociale a beau être construite par les acteurs, elle est analysée d’une manière « positive ». Certes, on déconstruit (cf. les analyses beckeriennes des chiffres de la délinquance qui montrent que les statistiques dissimulent des conventions, des normes sociales, de la domination ethnique, etc.), mais au fond on prend les choses comme elles se présentent : pas d’inscription dans l’histoire, pas de questionnement global. Le capitalisme est absent ne serait-ce que comme toile de fond ; la division du travail, l’Etat moderne, la société de masse, ne sont jamais questionnés.

 

N’est-ce pas ça justement qui va séduire les sociologues de gauche en France à partir des années 1970 ? Plutôt que d’approfondir les lectures d’Henri Lefèvre, de Marcuse, de Georges Friedmann ou de Jacques Ellul, avec les douloureuses conclusions politiques qu’il faudrait en tirer, n’est-il pas plus réconfortant de se tourner vers l’interactionnisme américain, avec ses enquêtes de terrain et ses analyses des représentations des acteurs ? Une certaine forme de délire structuraliste, ainsi que le dogmatisme du marxisme althusserien, fournissent le prétexte à un « retour de l’acteur » qui signifie en réalité le discrédit de toute approche holiste. Bientôt, « la société n’existe [plus] » et il n’y a plus personne pour s’en étonner. La question sociale est de plus en plus refoulée et reformulée en termes de problèmes urbains et/ou ethniques.

Ainsi, à Belleville en 1985 comme à Chicago en 1915, la question sociologique essentielle serait : un Noir et un Chinois (un juif polonais et un catholique sicilien) se retrouvent nez à nez au guichet du métro (devant un étal du marché d’Adams Street), que va-t-il se passer ? Partagent-ils assez de normes sociales pour pouvoir communiquer, commercer, ne pas s’entretuer ? Vont-ils surmonter l’anomie inhérente à leur rencontre ? Et la société française n’est-elle pas menacée par cette anomie, comme l’Amérique du début du siècle ? A l’opposé, comprendre les ressorts structurels de l’immigration Sud-Nord n’intéresse pas grand-monde.

 

Dans ce nouveau contexte, la seule sociologie systémique qui reste, c’est Bourdieu. Tout en permettant d’éclairer un certain nombre de phénomènes, elle a le défaut d’être trop anhistorique. Globalement, le capitalisme n’est pas du tout au centre de l’analyse, malgré quelques très bons passages dans Le déracinement (1960). Tous les phénomènes sociaux sont présentés comme accumulation de capital, mais la « véritable » accumulation et ses conséquences ne sont pas pensées de manière spécifique (au contraire, dans son tardif Les structures sociales de l’économie, Bourdieu propose une analyse de l’économie de marché moderne avec ses propres outils de pensée et concepts : il présente alors l’accumulation de monnaie capitaliste sur le mode de l’accumulation de capital symbolique, qui est dans son œuvre l’activité naturelle des humains en société ; Marx est plus que jamais sur le banc de touche, même quand on revient sur son terrain).

Qui plus est Bourdieu est animé d’un mépris farouche de l’Ecole de Francfort. Assimilant apparemment toute pensée allemande critique de la modernité au druide nazi Heidegger, il rejette et s’efforce de disqualifier tout particulièrement la critique politique de la culture de masse qu’on trouve dans les travaux de l’Institut.

 

Ainsi, dans la querelle des héritiers Christopher Lasch versus Herbert Gans sur la culture de masse, les sociologues de gauche se rangent en général du côté de Gans. Ce dernier, élève de Louis Wirth, est un des représentants de la Deuxième Ecole de Chicago, tandis que Lasch est un historien américain qui s’inscrit dans la continuité des premières générations de l’Institut, contrairement à Habermas qui cherche à s’en démarquer).

Dans les années 1970, Gans, sociologue libéral (c’est-à-dire de gauche, aux Etats-Unis) s’élève contre la critique de la culture de masse produite par l’Ecole de Francfort. Il la qualifie en bloc d’élitiste [3]. Lasch écrit une brève réponse à cette défense de la culture de masse comme culture du peuple [4]. Reconnaissant les accents élitistes de certains propos d’Adorno sur le jazz notamment, il s’efforce de montrer que le véritable élitisme et le véritable mépris du peuple est toutefois de considérer ce dernier comme inapte à la « grande » culture et surtout sans culture propre, autre que celle des mass media. Il développe l’idée que l’industrie culturelle, à partir des années 1920, a détruit la (les) culture(s) populaire(s), c’est-à-dire les formes de distraction des couches laborieuses qui préexistaient à l’apparition de la radio, de la télé, de la presse magazine. Le rapport des hommes et des femmes ordinaires, dans les villages et les quartiers populaires des grandes villes, à la mort, au sexe, à la fécondité, à l’ennui, a été profondément déstabilisé voire effacé, en quelques décennies (voir à ce sujet le tableau de Richard Hoggart sur la classe ouvrière des années 50 en Angleterre, qui décrit les résistances de la « culture des pauvres » à la modernisation capitaliste). La société industrielle y a progressivement substitué un flux de marchandises, de produits et de messages stéréotypés.

Lasch montre de manière convaincante que pour soutenir ce point de vue, il n’est nullement besoin d’idéaliser le passé, de nier l’enfermement que pouvaient souvent connaître les membres de communautés villageoises ou de quartier, et notamment les femmes. Pour autant, Lasch refuse de considérer que les magazines féminins produisent des femmes émancipées. Il essaie de suggérer comment l’industrie culturelle a étouffé les possibilités que laissaient entrevoir le décloisonnement et le déclin des autorités traditionnelles.

 

Malgré la finesse de son argumentation, il y a fort à parier que la majorité des sociologues de gauche rejetteront ses conclusions. L’antienne de la sociologie contemporaine, en cela bien inspirée de l’Ecole de Chicago, sera de dire qu’il faut étudier au cas par cas les réactions des gens, comment chacun se défend et fait le tri, face au bombardement visuel et sonore dont l’individu fait l’objet, dans la société de masse. Le projet de mettre en cause frontalement l’appareil qui produit ce bombardement permanent d’informations, de banalités et de vulgarité, et d’analyser son rôle politique fondamental dans la soumission contemporaine, est immédiatement vu comme réducteur et/ou rétrograde. L’impératif de neutralité axiologique de la science sociale qui domine de nos jours, et la croyance au progrès qu’il est si difficile d’abandonner dans le monde universitaire, semblent s’opposer irréductiblement à un tel projet. C’est là qu’on voit tout ce qui a été perdu en mettant plus ou moins délibérément de côté la tradition critique de Francfort.

 

Relevé probablement non exhaustif des travaux empiriques de l’Institut de Recherche Sociale

 

Par travail empirique, l’on n’entend pas ici nécessairement l’enquête de terrain telle qu’on la conçoit de nos jours ; certains articles ou ouvrages relèvent effectivement de cette catégorie, mais nous y adjoignons nombre de travaux portant sur des sujets « délimités », à partir du moment où il ne s’agit pas de « théorie » philosophique ; où l’on pourra vite vérifier que l’idée d’une Ecole de Francfort rétive à l’empirisme, cantonnée dans la spéculation, loin de la réalité sociale, est dérisoire.

ZfS = Zeitschrift für Sozialforschung : Revue de l’Institut à partir de 1932 (au moins deux parutions chaque année), publiée en allemand jusqu’en 1939 puis remplacée par la revue de langue anglaise Studies in Philosophy and Social Science (trois parutions chaque année jusqu’en 1941)  Nous donnons les titres des articles en français, mais sauf quand ils ont été postérieurement intégrés à des recueils traduits, ils ne sont pas disponibles dans notre langue. Les ouvrages non plus, sauf quand un éditeur français est indiqué.

Etudes sur l’autorité et la famille, Paris (mais en allemand !), 1936 : travail énorme de 900 pages, qui impliqua tous les membres de l’Institut en dehors de Grossman et Adorno. Il comprend trois parties distinctes : la première est théorique (trois essais de Horkheimer, Fromm et Marcuse ; celui de Horkheimer, « Autorité et famille », peut être lu en français dans Théorie traditionnelle et théorie critique, Gallimard TEL, 1974) ; la deuxième est empirique, au sens où il s’agit de la présentation des résultats d’enquêtes par questionnaires, notamment ceux élaborés par Fromm et adressés à 3000 ouvriers et employés allemands (traitement de 586 réponses seulement…) ; mais aussi des enquêtes auprès de médecins allemands sur la sexualité, et auprès d’adolescents français, suisses et anglais ; la troisième partie, dirigée par Leo Lowenthal, est une longue série (un peu disparate) de monographies, dont une de Franz Borkenau intitulée « Autorité et morale sexuelle dans les mouvements de jeunesse originaire de la bourgeoisie libérale ». Le tout semble décousu, mais passionnant.

Les travailleurs allemands sous la République de Weimar, autre somme collective monumentale… mais jamais publiée : c’est Fromm (« le psychanalyste » de l’Institut) qui avait progressivement pris la direction de ce travail, or l’exil après 1933 et la dégradation des relations intellectuelles et humaines entre Fromm et le noyau dur du groupe (autour de Horkheimer) rendirent son achèvement problématique ; quand sa publication devint possible, elle n’était plus envisageable car les protagonistes de l’ouvrage étaient trop éloignés. Dommage, vu que la question à laquelle devait répondre cette « monographie » était de savoir pourquoi et comment la classe ouvrière allemande n’était pas devenue (ou avait cessé d’être) révolutionnaire…

L’antisémitisme dans le monde du travail américain. Rapport au Jewish Labor Committee, 1945 : encore un énorme travail collectif et empirique (quatre volumes) non publié ; avaient participé Gurland, Massing, Lowenthal, Pollock, Weil, Herta Herzog… A cette époque, anticipant l’entrée dans la guerre froide, Horkheimer et ses amis (juifs allemands marxistes) préfèrent ne pas trop se faire remarquer. Ce rapport qui risquait de faire des vagues reste donc dans les tiroirs.

 

Nathan ACKERMAN et Marie JAHODA-LAZARSFELD

  • Antisémitisme et désordre émotionnel. Une interprétation psychanalytique, 1950

 

Theodor Wiesengrund ADORNO

  • « Sur la situation sociale de la musique », ZfS I, 1932
  • « Sur le jazz », ZfS V, 1936
  • « Sur le caractère fétiche de la musique et la régression de l’audition », ZfS VII, 1938
  • « Elements d’une théorie de la radio », 1939, non publié par refus de Lazarsfeld !
  • « Sur la musique populaire », avec George Simpson, SPSS IX, 1941
  • « La symphonie radiodiffusée », in Radio Research, de Lazarsfeld, 1941.
  • « Une critique sociale de la musique de radio », Kenyon Review VII, printemps 1945
  • The Authoritarian Personnality, avec Else Frankel-Brunswick, Daniel J.Levinson, et R.Nevitt Sanford, New York, 1950
  • « Comment regarder la television », avec Berenice T. Eiduson, écrit dans les années 40 et lu en 1953 à Los Angeles, non publié.
  • « Les étoiles sur la terre. La rubrique Astrologie du Los Angeles Times », in Jahrbuch für Amerikastudien, vol.II, Heidelberg, 1957.

Voir aussi les essais sur Wagner et Alban Berg

 

Walter BENJAMIN

  • « Sur la situation sociale présente de l’écrivain français », ZfS III, 1934
  • Paris, capitale du XIXe siècle, 1935 (voir les Ecrits français chez Gallimard, ou l’édition séparée chez Allia, 2003)
  • « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », ZfS V, 1936 (voir Œuvres chez Gallimard, ou l’édition séparée chez Allia, 2003)

Voir aussi les essais sur Brecht et Baudelaire

 

Bruno BETTELHEIM et Morris JANOWITZ

  • Dynamiques du Préjugé. Une étude sociologique et psychologique des vétérans, New York, 1950.

 

Franz BORKENAU

  • « Pour une sociologie de la représentation mécaniste du monde », ZfS I, 1932
  • De la représentation féodale à la représentation bourgeoise du monde, Paris (mais en allemand !), 1934. Il avait écrit ce travail à la fin des années 20 mais ne parvenait pas à le faire éditer en Allemagne. Mal reçu par les collègues de l’Institut. Bizarre, car cela semble un ouvrage de première importance…
  • Spanish Cockpit. Rapport sur les conflits sociaux et politiques en Espagne en 1936-37, Paris (mais en anglais !), 1937. En français, éditions Champ Libre-Ivréa, 1979 et 2003.

 

Erich FROMM

  • La crise de la psychanalyse, 1970 (Anthropos 1971 ou Bibiothèque Médiations 1973), recueil d’essais, dont certains du temps où Fromm publiait dans la ZfS, dans les années 1930.
  • « Méthode et résultat d’une sociopsychologie analytique », ZfS I, 1932
  • « La nécessité sociale de la thérapie psychanalytique », ZfS IV, 1935
  • La peur de la liberté, 1942 (Buchet-Chastel, 1963)
  • « Les implications humaines du gauchisme instinctiviste », 1955 (cf. Partisans 32-33, oct-nov.1966)
  • Société aliénée et société saine, 1955 (Le Courrier du Livre, 1967)
  • La conception de l’homme chez Marx, 1961 (Payot, 1977)
  • Le caractère social dans un village mexicain, avec Micheal Maccoby, Englewood Cliffs, New Jersey, 1970

 

Henryk GROSSMANN

(économiste assez vite en marge de l’Institut, tenant d’un marxiste trop traditionnel)

  • La loi d’accumulation et d’effondrement du système capitaliste, 1929
  • « La transformation de la valeur en prix chez Marx et le problème de la crise », ZfS I, 1932
  • « Les fondements sociaux de la philosophie mécaniste et la manufacture », ZfS IV, 1935
  • Marx, l’économie politique classique et le problème de la dynamique, 1969 (Champ Libre, 1975)

 

Julian GUMPERZ

  • « Sur la sociologie du système des partis américain », ZfS I, 1932

 

Arcadius GURLAND

  • « Tendances technologiques et structure économique sous le National-Socialisme », SPSS IX, 1941
  • Le sort des petites entreprises dans l’Allemagne nazie, avec Franz Neumann et Otto Kirchheimer, 1943

 

Otto KIRCHHEIMER

  • « La loi criminelle dans l’Allemagne nationale-socialiste », SPSS VIII, 1939
  • Punition et structure sociale, avec George Rusche, 1940
  • Politique, loi et changement social. Essais choisis d’Otto Kirchheimer par Frederic Burin et Kurt Shell, 1969
  • Fonctions de l’Etat et de la Constitution, 1972
  • De la République de Weimar au fascisme, 1976

 

Mirra KOMAROWSKY

  • Le Chômeur et sa Famille, 1940

 

Siegfried KRACAUER

  • Les Employés. Aperçus de l’Allemagne nouvelle, 1929, monographie de l’Allemagne capitaliste avant la crise… (paru en français aux éditions Avinus en 2000)

 

Ernst KRENEK

  • « Remarques sur la musique de radio », ZfS VII, 1938

 

Paul LANDSBERG (disparu prématurément)

  • « Idéologie raciale et science de la race », ZfS II, 1933

 

Olga LANG

  • La famille dans la société chinoise, 1946

 

Leo LOWENTHAL

  • « Sur la situation sociale de la littérature », ZfS I, 1932
  • « La réception de Dostoïevski dans l’Allemagne d’avant-guerre », ZfS III, 1934
  • « L’individu dans la société individualiste. Remarques sur Ibsen », ZfS V, 1936, trouvable dans Littérature et image de l’homme, Boston 1957
  • « Knut Hamsun. Sur les prémisses de l’idéologie autoritaire », ZfS VI,1937, idem
  • Littérature, culture populaire et société, Palo Alto1961 (en anglais aussi)

 

Kurt MANDELBAUM

  • « Autarcie et économie planifiée », ZfS II, 1933
  • « La révision par Keynes de l’économie politique libérale », ZfS V, 1936

 

Herbert MARCUSE

  • « Implications sociales de la technologie moderne », SPSS IX, 1941

 

Margaret MEAD

  • « Sur le rôle instituionnalisé de la femme et la formation du caractère », ZfS V, 1936

 

Gerhard MEYER

  • « Politique de crise et économie planifiée », ZfS IV, 1935

 

Franz NEUMANN

  • Behemoth. Les structures et pratiques du Nationale Socialisme, (1933-1944), 1944, publié chez Payot en 1987

 

Friedrich POLLOCK

  • Réfutation du marxisme par Sombart, Leipzig 1926
  • Expériences de planification économique en Union Soviétique (1917-1927), Leipzig 1929
  • « Socialisme et économie rurale », in Mélanges en l’honneur de Carl Grünberg pour son soixante-dixième anniversaire, Leipzig 1932
  • « La situation présente du capitalisme et les perspectives d’économie planifiée », ZfS I, 1932
  • « Remarques sur l’économie en crise et sa structure », ZfS II, 1933
  • « Le National Socialisme est-il un ordre nouveau ? », SPSS IX, 1941
  • « Le capitalisme d’Etat : ses possibilités et ses limites », SPSS IX, 1941
  • Les conséquences sociales et économiques de l’automation, Paris, éditions de Minuit 1957

 

Georg RUSCHE

  • « Marché du travail et sanctions pénales », ZfS II, 1933

 

Ernst SCHACHTEL

  • « Sur le concept et le diagnostic de personnalité dans les ‘personnality tests’ », ZfS VI, 1937

 

Andries STERNHEIM

  • « Le problème de la configuration du temps libre », ZfS I, 1932

 

Felix J. WEIL

  • La socialisation. Essai de fondation d’un concept (au-delà de la critique des plans de socialisation), Berlin, 1921
  • « Revue de littérature récente sur le New Deal », ZfS V, 1936
  • « Revue de littérature récente sur l’économie allemande », ZfS VII, 1938
  • L’énigme argentine, New York 1944

 

Karl August WITTFOGEL

  • La science de la société bourgeoise, Berlin 1922
  • Economie et société de la Chine, Leipzig 1931, ouvrage que les autres membres de l’Institut ne reconnaîtront pas vraiment. Wittfogel ne fera alors plus vraiment partie du groupe.

Le despotisme oriental, 1957 (Paris, éditions de Minuit, 1964)


[1] In Théorie traditionnelle et théorie critique, Gallimard TEL, 1974

[2] Cf. Adorno et Popper, De Vienne à Francfort. La querelle allemande des sciences sociales, éditions Complexe,  1979. Il s’agit des actes d’un colloque de la fin des années 1960, au cours duquel Adorno, Habermas, Dahrendorf, avaient confronté leurs vues avec celles de Popper, Albert, et d’autres « positivistes ».

[3] Cf. Popular Culture and High Culture : an analysis and evaluation of taste, New York, Basic books, 1974.

[4] Cf. Culture de masse ou culture populaire ?, éd. Climats, coll. Sisyphe, 2001, traduction française de Mass Culture reconsidered, essai paru pour la première fois dans la revue Democracy en octobre 1981.

 

 

 

 

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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 08:31

 

Ce n’est pas d’aujourd’hui, mais ça prend, comme qui dirait, de l’ampleur. De plus en plus fréquemment, dans le monde merveilleux de l’identification forcenée où nous nous réveillons un peu plus enfoncées chaque matin, quand une personne bio se cherche, se trouve, se découvre un truc quelconque, un bouton, un fantasme, une casquette qui lui a poussé sur la tête, un k qui est venu relever son pseudo, une idée qui lui semble un peu trouble, irisée, arquencielesque, comme du gazole dans une flaque, hop, tombe en deux minutes et demi dans son esprit émerveillé the question, la seule l’unique : « ne serais-je pas un peu trans ? »

Beh oui, il faut bien dire que parmi nos utilisations sociales, il y a, depuis que la valorisation passe par identité, diversité, subversion et désir, celle qui fait de nous un domaine-réservoir pour les fantasmes les plus éculés comme les plus in, les seconds étant une remasterisation des premiers. Dès que quelque chose paraît un tantinet bizarre ou tordu, jaillit, sur les fora par exemple, ou à pédégouinelande, la question fuse : « pensez vous pas que je suis un peu.. » ; quand ce n’est pas une affirmation qu’on nous impose. En plus on vient nous le demander – en fait, exiger notre certification.

 

Ah ça, si y a une seule chose que nous n’avons pas raté, c’est d’attirer l’attention, les projections douteuses. Désormais, la moindre fantaisie, surtout sexuelle (pasque nous sommes, n’oublions pas, hypersexuelles, eh ouais, là encore l’hypocrisie bio sur l’identité de genre ne tient guère, nous n’existons que comme perverses, sujets et objets sexuels) est rapportée à une possible, probable, espérée transitude partielle (toujours partielle, on verra ça plus loin). C’est incroyable l’exutoire que nous avons offert aux gentes, aux vraies gentes qui veulent s’en rajouter un peu. Si on n’existait pas il faudrait nous inventer. Nous sommes le lubrifiant de la machine désirante et jouissante que constitue la famille subversive et méta-consommatrice élargie, avertie.

 

Á décharge, ou plutôt à charge de toute une chacune, il faut considérer que nous-mêmes avons cru que bien des perspectives allaient sortir de ça ; qu’il fallait, que c’était là et pas ailleurs que les histoires personnelle et collective devaient se rencontrer ; nous avons finalement un peu beaucoup transitionné à la lemming, le nez dans le cul de la précédence, en espérant mais sans trop regarder précis, entre volonté de rompre quelque chose et sentiment de nécessité que nous nous gardions d’interroger. Nous avons promu le genre notre nouvelle frontière. Sans parler, hélas, souvent, de la résurrection de l’âme (celle qui est dans le mauvais corps – ce plénonasme idéaliste) – âme affligée d’un sexe, désormais, elle aussi.

Mais voilà, eh ben non, t’, c’est comme tout le reste, c’est un blend modérément modifié des mêmes essences. Des mêmes éléments dichotomes. On finit par s’en rendre compte. Autant nous avons été sincères autrefois sur nos volontés, autant nous sommes maintenant d’une silencieuse roublardise sur des échecs qui ne sont pas que nôtres : comment ne pas encore chuter en bourse, après cette culbute ? Chut ! Nan, franchement, trans, c’est une nouvelle bulle spéculative existentielle, gonflée concurremment par la com’reality tragique et grandiloquente de straightlande et la pensée politique que manipuler intensément le rubik’s cube des éléments sexués va faire apparaître vraiment du nouveau. Ce n’est rien de tout ça, ou plutôt ça ne l’est que pour ce que c’est, pas mal de vide – et ça aurait pu être autre chose, voire ça le peut encore, mais alors il nous va falloir changer d’approche.

 

Mais vous n’êtes tout de même pas aussi c…es que nous ? Eh ben si, faut croire, puisque c’est tout aussi lemminguement que vous faites la queue devant t’lande pour en obtenir des certificats de citoyennes d’honneur.

Á moins que vous ne soyez aussi roublardes ? Parce que derrière la facilité d’aller t’ifier dès que s’érige une excroissance quelconque, il y a évidemment le pourquoi social ; mais là, c’est pas la même chose pour les f-t’s et pour les bio. Pour les f-t’s, c’est billet direct pour l’isolement et la transploitation ; pour les bio, c’est prise de valeur et séduction.

Par ailleurs, et là aussi nous en avons fait le lit, si j’ose dire, par espoir comme par naïveté, la catégorie « trans », sans préfixe, supposée, on se demande finalement bien pourquoi quand on nous voit, quand on se voit, transcender quelque part la binarité – eh bien cette catégorisation est bien pratique, afin de gommer les aspects les plus, comment dire, râpeux, brutaux, tranchants, de la sexualisation. Ben non, là encore, restent agglutinées les formes assignées f et m. Non, il n’y a pas de t’s génériques, il n’y a pas d’échappée au carcan genré – ou s’il y en a, c’est très peu et je pense suffisamment discrètes. De ce point de vue, c’est aussi un ratage, nous n’avons rien dépassé. Nous sommes mêmes souvent à la traîne.

Nous, on le prend en pleine poire, on s’en racornit sur nous-mêmes ; les bio, plutôt, essaient de s’y étendre un peu au-delà de la ligne, juste un peu.

 

Tout est dans le un peu, qui leur est propre.

 

Hé oui, devenir trans, résolument, totalement, ben comment dire, ce serait quand même beaucoup demander, et dans le sens vers f perdre tout de même plein de friandises sociales, de safety. Alors on se demande, et on demande, si on est pas un peu, mais alors juste un peu, ce qu’il faut, ce qui est permis, avec l’espoir palpitant de se voir répondre mais oui ma poule. Par contre, si on se voit répondre que les histoire t’s sont déjà assez moches et chiantes pour ne pas se trimballer les envies élargies de pécho des bio, puisque à ça se résument souvent leur un peu de transitude, là, je vous dis pas les pelletées de m… qui reviennent. C’est qu’on n’est pas charitables, nouzautes.

 

Hé ben non, ça aussi je l’avais dit, et je le redis encore plus net, on n’est pas et on n’a pas à être charitables avec les bio qui nous parasitent, nous transploitent, nous violent et pour finir nous massacrent quand on a servi, ou qu’on veut plus servir. Les un peu t’s, qui aimeraient bien les avantages qu’elle supposent bien stupidement à notre situation, et qu’on soit pas là, sont parmi les pires crapules transploiteuses et abuseuses, les qui nous font crever. Définitivement, on n’est pas un peu t’. On l’est ou on l’est pas. Et ce n’est même pas une question d’être, c’est une question de fait.

C’est comme pour les choses et les faits, elles sont vraies ou fausses, pas un peu ci ou vaguement ça. Et tout ça ne dépend pas de nos ressentis ni de quelque ontologie que ce soit ; phénoménon, point. Ce que tu te prends dans la gueule, comment on te traite, ce dont tu profites, ce qui te revient et pas ; et tout le temps, pas juste celui des soirées playparties. Repoint. C’est de ça que résulte que tu es, de facto, t’ ou pas, et pas tes fantasmes cisgenre et transphiles. Et ce n’est pas une identité – ou plutôt, les identités, c’est un miroir aux alouettes. Quant aux faits, je ne crois pas qu’ils existent en fonction de notre perception et de notre senti, pour ne pas dire de notre désir ; ils sont là, ils s’imposent, rerepoint. Ils sont pauvres, souvent, secs, fibreux, sans jus. Et dire des faits qui ne se passent pas, comme ne pas dire des faits qui se passent, est un mensonge. Voilà. Enfin, un monde où les faits ne sont autorisés à exister qu’en fonction de leur évaluation statutaire, bref un monde d’échange où non seulement on nourrit le pouvoir, mais encore son marché, est un monde où tout nous échappe et nous revient sur la gueule, lesté de la violence sociale que nous lui avons attaché bénévolement. Poum. Bien fait.

 

Bref vous n’êtes pas un peu t’s, vous êtes remarquablement bio, voilà tout. Rien de dramatique, au reste, lâchez nous juste la signifiance ; je suis plus agacée que furieuse. Au reste, la plupart des mes congènères voudraient bien, in fine, être complètement bio, je veux dire en reconnaissance, statut, abstraction réelle – et elles seront aussi bio que vous êtes t’s. Nous sommes à peu près toutes coincées dans des envies identiques, plus ou moins désespérées, de reproduction des formes de genre sans lesquelles nous craignons de ne pas pouvoir vivre – très à tort selon moi. Á ceci près, évidemment, que le rapport de force n’y est pas égal. Mais l’impasse est la même : vouloir être. Un peu comme tout à fait.

 

 

 

PS : à propos d’être, de n’être pas, de subir sans accepter, sans positiver, sans en faire un destin ni se croire par essence la nouveauté sociale, je viens de lire un bouquin d’Arendt que je ne connaissais pas encore, « La tradition cachée, les juifs comme parias ». Je crois que nous aurions beaucoup à apprendre de cette expérience. Et je vous lance sur sa biographie, à peu près introuvable (Presse Pocket) d’une nana tout à fait oubliée qui fut une des proto-féministes du début de la modernité, Rahel Varnhagen. Je l’ai pas lue, justement, je l’ai pas, mais pour celles qui y trouveraient sur un marché ou dans une bouquinerie, je crois que ça vaut le détour.

 

 


 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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